24.12.2005

Variations autour de la légende de la Chèvre d'Or

Récemment j'ai trouvé chez un "bouquiniste" le livre de Paul Arène "La Chèvre d'Or" dont la lecture m'a enchanté.

Cet auteur presque inconnu est né en 1843 à Sisteron. Fils d'un horloger et d'une repasseuse de coiffes il a fait des études secondaires au collège de cette ville puis une licence de lettres et de philosophie à Aix-en-Provence. Après un bref passage dans l'enseignement il devient auteur de théâtre et écrivain. En 1865 il fait la connaissance d'Alphonse Daudet et collabore à la rédaction des "Lettres de mon moulin" qui seront publiées en feuilleton dans le journal "L'Evénement" de juillet à septembre 1866, sous un pseudonyme commun emprunté à Balzac : Marie-Gaston. Quand les "Lettres..." seront éditées en volume (en 1869) aucune allusion n'y sera faite à la participation de Paul Arène, alors que les connaisseurs estiment que "La chèvre de Monsieur Seguin", "L'élixir du Révérend Père Gaucher" et "Le sous-préfet aux champs" doivent davantage à la plume d'Arène qu'à celle de Daudet. En 1867 Paul Arène rencontre Frédéric Mistral en Provence et une jeune fille, Naïs Roumeux, qu'il souhaite épouser mais dont la main lui sera refusée. Désespéré, il ne se mariera jamais. Il est l'auteur de plusieurs recueils de nouvelles et pièces de théâtre. Il est mort à Antibes le 17 décembre 1896 dans une chambre d'hôtel, alors qu'il rédigeait son dernier conte :"Le songe des îles d'or".

Dans son "Introduction" à "La Chèvre d'Or" l'écrivain Edmond Pilon lui a rendu un hommage mérité : "Paul Arène a été le plus attachant des conteurs ; et des contes, pour notre joie et nos délices, il en a répandu à profusion. De chacun se dégagent un esprit et un sentiment qui n'appartiennent qu'à lui, une poésie savoureuse mêlée d'un brin d'humour et, comme la belle "gueuse" de Provence elle-même, parfumée à la lavande et au romarin. Mais, parmi ces contes aux reflets ensoleillés, bruissants du chant des criquets et qui n'ont pu naître qu'au pays des caroubiers et des pins sauvages, il en est un qui surpasse les autres. C'est ce conte ou, si l'on préfère, ce récit de la Chèvre d'Or, si représentatif du génie particulier d'Arène, de son atticisme sentimental, de ce lyrisme d'un tour antique et pur, qui embellit tout sous sa plume légère...Selon Maurice Barrès, c'était "afin d'embellir innocemment la vie" que Paul Arène créait ces fables subtiles ayant le pouvoir de nous enchanter. Presque toujours il le faisait d'une âme libre, d'un coeur ingénu, mais en même temps avec ce souci de la perfection qui commandait à ses écrits, d'une forme qu'il voulait parfaite."La langue française, disait bien volontiers ce scrupuleux maître, la langue française c'est un monastère, n'entre pas qui veut". Lui au moins y entrait. C'est qu'en fait de purisme, Arène était toujours en état de grâce. Et puis le soleil faisait le reste, et le vent marin imprégné de sel ; car la mer, dont les fleurs sont des anémones, des méduses et du corail, et les fruits ces piquants oursins qui ressemblent à des châtaignes, la mer est le plus souvent présente dans ces livres où le bleu des flots se marie à celui du ciel".

J'ai entendu parler de la Chèvre d'Or dès mon enfance. Vallauris, dont l'histoire remonte très loin dans le passé, a ses légendes. L'une d'elle raconte que Dieu et Satan, envieux du bonheur de ses habitants, livrèrent combat afin de conquérir leurs âmes. Ils décidèrent qu'elles appartiendraient à celui qui, posté au sommet de la colline, lancerait le plus loin une énorme pierre. Dieu l'expédia si loin que l'endroit de sa chute est devenu le phare de la "Pierre Fourmigue", au large de Golfe-Juan. Satan ne réussit qu'un jet médiocre : la "Pierre du Diable", noire et luisante d'humidité, est toujours en place au bord de la route qui descend de Vallauris à Golfe-Juan. Pendant longtemps cette inscription fut repeinte tous les ans, à l'intention des lecteurs du livre de Francis Huger "Vallauris mon village en or (Vallis Auréa)", qui rappelait cet affrontement mythique. Toutefois, la plus connue des légendes de Vallauris est celle de la Chèvre d'Or.

Au nord-est du village actuel existe une colline dite de la Chèvre d'Or sur le flanc de laquelle seraient enfouies les ruines de "Valaouri-vieï", l'ancien village romain. Un trésor constitué de bijoux et de lingots d'or y serait caché, mais la légende telle qu'on la connaît ici ne dit rien de précis sur l'origine de celui-ci. On sait seulement que ce terrain escarpé et rocailleux "est le domaine sacré où règne la chèvre d'or barbiche ronde et inusable ; pieds agiles et rire moqueur. Elle surgit quand un pied profanateur résonne à son oreille que les siècles n'ont pas vieillie ; elle bêle plaintivement lorsqu'une main fureteuse ne craint pas d'écarter les ronces ; son oeil bleu et doux (à ce qu'on m'a raconté) se fait sombre et menaçant, lorsque la curiosité des hommes attente à sa vie privée" (Francis Huger).

Ainsi que l'a constaté Paul Arène, la Chèvre d'Or est présente en Provence en de multiples endroits :"Aux Baux, errant les nuits de lune à travers les palais abandonnés et courant le long des abîmes ; non loin d'Arles, à Cordes, autour du mystérieux souterrain taillé dans le roc, en forme d'épée ; près de Vallauris, du Val d'Or, sur ce plateau semé d'étranges ruines, qu'on appelle également Cordes ou Cordoue, et d'où la vue s'étend si belle par delà les bois d'orangers qui font ceinture au golfe Juan, jusqu'aux îles de Lérins, Sainte-Marguerite, Saint-Honorat, brillantes et blanches au milieu de la mer. Partout la légende se rattachait aux souvenirs de l'occupation sarrazine, et partout il s'agissait d'une chèvre à la toison d'or, habitant une grotte pleine d'incalculables richesses, et menant à la mort l'homme assez audacieux pour essayer de la suivre ou de s'emparer d'elle".

La forme la plus élaborée de la légende de la Chèvre d'Or est à ma connaissance celle des Baux de Provence. Selon la tradition un roi Maure venu d'Espagne avait tenté de s'emparer des Baux mais les habitants étaient parvenus finalement à le vaincre. Il se nommait Abd al-Rhaman et emportait dans sa fuite un butin fait d'argent, d'or et de pierreries, accumulé au cours de ses précédentes conquêtes. Accompagné du seul serviteur qui ne l'avait pas abandonné dans sa déroute, il voulut mettre son trésor à l'abri afin d'alléger sa monture, estimant préférable de rentrer chez lui le plus vite possible et de revenir plus tard récupérer son magot. A la recherche d'une cachette il pénétra au lieu-dit le Val d'Enfer et aperçut l'entrée d'une grotte connue sous le nom de "Trou des fées", qui lui parût suffisamment sûre pour pouvoir y dissimuler son trésor. Cependant, son serviteur le mit en garde :"Seigneur, selon les habitants du lieu, ce puits descend jusque dans les entrailles de la terre et les personnes qui s'y sont aventurées n'en sont jamais remontées". Son maître éclata de rire :"Balivernes ! Si cette caverne est aussi profonde et maudite qu'on le dit, tant mieux ! Ma fortune y sera à l'abri des curieux". Voyant que son valet n'était toujours pas rassuré, il avisa un troupeau de chèvres qui gambadaient sans surveillance sur un pré voisin. Il descendit de cheval, choisit parmi elles une petite chèvre blanche et la poussa devant lui à l'entrée de la grotte en disant à son serviteur :"Cet animal agile me montrera le chemin. Là où il parviendra à passer je suis sûr que je passerai !". Abandonnant son compagnon il s'engagea dans l'étroit couloir et arriva dans une sorte d'antichambre où il fut assailli par une multitude de chauves-souris particulièrement agressives. "Arrière, mouches de l'enfer !" hurla-t'il en agitant son sabre, coupant les ailes de l'une, la tête de l'autre, les pattes d'une troisième...Mais, vaincu par le nombre, il finit par baisser les bras. Le poussant et le piquant du bout de leur nez les mammifères ailés l'obligèrent à pénétrer dans un antre éclairé de torches où vivait la sorcière Taven que l'on appelait aussi "la masco". C'était une femme dont le visage et le corps étaient en partie cachés par une sorte de halo de brume grise où flottaient des formes imprécises de squelettes, de serpents, de loups aux yeux injectés de sang. Après avoir ordonné aux chauves-souris de s'éloigner, elle demanda au visiteur ce qu'il venait faire ici. Ne voulant pas dévoiler la présence de son trésor dans les sacs camouflés sous son manteau, Abd al-Rhaman mentit :"Je me suis égaré dans ce labyrinthe et je cherche à en sortir". "Nul ne peut revenir en arrière" déclara la masco."Toi et ta chèvre vous devrez aller plus avant sans craindre d'affronter les maléfices et les dangers que vous rencontrerez sous vos pas. Pour cela vous devrez traverser le voile de songes dont je suis entourée. Et vous risquez de ne pas en sortir vivants". De son doigt crochu elle indiqua une direction. En s'y engageant le roi Maure et sa chèvre pénétrèrent dans le voile brumeux qui enveloppait la sorcière. Le Maure y aperçut un trou devant lequel sept chats montaient la garde. Il y entra et découvrit une nouvelle galerie souterraine où la masco préparait ses filtres et potions. Dans son dos il sentit le souffle fétide de l'inquiétante créature et se retourna. La sorcière lui tendait trois fioles contenant chacune un liquide. L'une était en forme de fleur, l'autre en forme de boule blanche, la troisième en forme de croc. "Ni ta force, ni ton sabre ne pourront te servir contre les ennemis de l'ombre" dit-elle. "Or, tu es vaillant, courageux, et je n'aime pas que les combats soient à ce point perdus d'avance. Tu devras te fier à l'instinct de ta chèvre pour choisir ta route et affronter les créatures que tu y rencontreras. Je ne peux rien faire d'autre pour toi que t'armer de mes poisons et de mes élixirs magiques". Après lui avoir confié les trois fioles puis souhaité bonne chance la sorcière s'apprêtait à lui indiquer quelle était la nature des épreuves qui l'attendaient dans chacun des deux goulets qui s'ouvraient devant lui. Mais la petite chèvre s'engagea immédiatement dans le passage de gauche et Abd al-Rhaman dut lui emboiter le pas sans que la masco ait eu le temps de l'avertir des risques particuliers qu'il y encourait. Il marcha dans un long corridor puis pénétra dans une chambre où poussait une gigantesque mandragore à la silhouette et au visage humains. Tendant vers l'intrus ses doigts interminables elle l'emprisonna et tenta de l'étouffer entre ses dix bras mouvants. Choisissant en toute hâte de déboucher la fiole en forme de fleur, le Maure en jeta quelques gouttes sur ce dangereux adversaire qui, aussitôt relâcha son étreinte et périclita à vue d'oeil. Il put ainsi se dégager et poursuivre son chemin avec sa chèvre. Après avoir descendu les marches d'un escalier vertigineux tous deux arrivèrent dans une salle peuplée de fantômes. Au coeur des ténèbres humides, ils aperçurent leurs robes transparentes et écoutèrent monter de leurs gorges invisibles leurs gémissements maléfiques. Abd al-Rhaman choisit alors de déboucher la fiole en forme de boule blanche et en aspergea les revenants qui disparurent immédiatement. Poursuivant leur chemin entre des murailles infranchissables et des gouffres sans fond les deux protagonistes continuèrent d'avancer à tatons et finirent par apercevoir une lueur rougeâtre. "Le soleil" s'écria le Maure, nous approchons de la sortie". Il se précipita en avant mais la chèvre refusa de l'accompagner. Il la força à le suivre et ayant remarqué une excavation à l'arrière d'un rocher, il estima avoir trouvé la cachette qu'il cherchait. Il y entassa les pièces d'or, les bijoux d'argent, les pierreries et les autres richesses. Quant il eut fini, il se retourna et se trouva nez à nez avec une imposante bête noire aux canines luisantes comme des lames d'acier, aux yeux incandescents comme un brasier. Comprenant qu'il s'était trompé et qu'il avait pris ce regard pour la lumière du soleil couchant, le roi Maure chercha la fiole en forme de croc. Mais il l'avait fait tomber en ouvrant son manteau pour en sortir les sacs dans lesquels il transportait son trésor. N'écoutant que son courage il engagea avec le monstre un combat mortel. La bête sauvage rugit si fort que les murs de la caverne s'effritèrent et que la petite chèvre s'empressa de trouver refuge dans une anfractuosité du roc. Les cris et les grondements durèrent longtemps. Lorsque la première étoile s'alluma dans le ciel des Baux, un grand silence s'établit. Le sol cessa de trembler sous les assauts des deux combattants, les pierres cessèrent de rouler le long des pentes, la poussière cessa de s'élever des fentes du sol. Quand la lune brilla de tout l'éclat de son croissant recourbé comme le sabre d'un guerrier le compagnon d'Abd al-Rhaman vit surgir de la grotte la petite chèvre couverte de poudre d'or, le trésor ayant été réduit en cet état par la violence de l'affrontement. Après une longue attente le fidèle serviteur comprit qu'il ne reverrait plus jamais son maître. Préférant abandonner le reste des richesses aux forces obscures qui régnaient dans les profondeurs, il enfourcha le cheval de son seigneur et s'enfuit au galop. Sur le chemin du retour il fit halte chez un vieux berger compatissant à qui il raconta cette histoire. Puis il rejoignit la côte où il s'embarqua sur le premier navire en partance pour l'Espagne. Selon la tradition des Baux la Chèvre d'Or continua à errer autour du Trou des fées et dans le Val d'Enfer. Des pâtres l'aperçurent parfois, mais ceux qui la suivirent ne revinrent jamais de leur voyage dans les profondeurs de la grotte.

La légende de la Chèvre d'Or est présente dans bien d'autres lieux aussi bien en Provence que dans des contrées plus éloignées. En voici quelques exemples qui n'ont pas la prétention d'être exhaustifs.

A Eze, dans les Alpes-Maritimes, on dit que c'est le hasard ou la destinée sous la forme d'une chèvre aux poils dorés qui guida le violoniste Zalto Balokovic (1895-1965) vers un ensemble d'habitation qu'il acheta et restaura en 1923 et qu'il appela "La Chèvre d'Or". Toujours dans les Alpes-Maritimes, à Biot, le "Jardin de la Chèvre d'Or" est une magnifique propriété qui doit son nom à une ruine romaine et à la légende selon laquelle une chèvre d'or y garderait à jamais un trésor caché en ces murs.

Dans le Var, la Chèvre d'Or aurait été présente en haut du Céran, un lieu situé dans les environs de Draguignan. Elle est connue aussi à Trigance, un village du Haut-Var, limitrophe des Alpes de Provence où les Templiers qui possédaient une commanderie auraient, selon la légende, caché un trésor.

Les anciens de la région de Bouquet, dans le Gard, racontent qu'une Chèvre en or fin est restée enfouie dans les oubliettes du château de Castellas. Sur les armoiries des Barjac, anciens seigneurs de ce lieu figure une chèvre d'or. Il est vrai que par temps de brouillard, la vue de la forteresse dressant vers le ciel ses murailles spectrales incite à l'imagination. Egalement dans le Gard, la ville d'Aramon, d'origine celtique, aurait vu le jour sur les berges du Rhône grâce à l'édification d'un sanctuaire dédié au dieu Jupiter-Ammon. On raconte en effet qu'il y avait dans le passé sur la montagne qui domine le pays, côté nord, un autel dédié à cette divinité. La tradition ajoute que ce culte avait été introduit à Aramon par des étrangers navigateurs et commerçants, que la statue que l'on honorait par des sacrifices humains était en or massif et portait des cornes. Il est dit aussi qu'un jour ces étrangers, menacés par de puissants ennemis, quittèrent brusquement le pays et que, ne pouvant emporter leur dieu, ils le cachèrent dans une anfractuosité du Puech, l'énorme masse rocheuse qui domine la ville, se promettant de le récupérer plus tard ; mais ils ne revinrent pas et la statue resta cachée et s'y trouverait encore. De la un dicton fort usité dans le pays, en parlant des miséreux :"En voilà qui auraient besoin de trouver la chèvre d'or".

Dans les Bouches-du-Rhône, la Chèvre d'Or aurait fréquenté le lieu-dit "La Bastide Forte", situé sur la commune d'Eguilles.

La légende faisant souvent référence aux Sarrazins, on ne s'étonnera pas de rencontrer la Chèvre d'Or en Espagne, par exemple sur la Costa Brava, dans les fondations du château de Quermanço. Salvador Dali avait de l'admiration pour cet édifice chargé d'histoire et entouré de légendes populaires. Il le visita à de nombreuses reprises lorsqu'il se rendait de Figueras à Cadaquès et, dans les années soixante, manifesta le désir de l'acquérir pour en faire la résidence de Gala, sa muse ; mais il ne parvint pas à s'entendre sur le prix avec son propriétaire d'alors. La légende raconte qu'une reine enchantée garde une chèvre d'or enterrée quelque part dans les souterrains du château. Selon certaines versions les juifs de Villa Judaica la vénéraient et l'avaient dissimulée en ce lieu au moment de leur expulsion de la Catalogne. Le récit le plus populaire rapporte cependant que vivait au château un roi maure qui possédait un énorme trésor acquis à l'occasion de ses victoires sur les autres seigneurs, trésor avec lequel il fit fondre une chèvre en or massif. Mais le jour arriva où, vaincu par un roi chrétien, il dut quitter le château. Aidé par ses serviteurs il tenta d'emporter la statue sur son dos et à pied, en empruntant des passages secrets qui débouchaient sur la mer à Port de la Selva. Mais la légende dit aussi que le roi et sa Chèvre d'Or n'atteignirent jamais le rivage et restèrent prisonniers de ces souterrains.

La légende de la Chèvre d'Or s'est aussi répandue plus au Nord. Il existe à Grandrif, au dessus d'Ambert, dans le Puy-de-Dôme, un antre obscur appelé Grotte de la Chèvre où la tradition prétend qu'est enfouie une Chèvre d'Or. Les historiens font ici un rapprochement avec la chèvre Amalthée, nourrice de Jupiter, dont le culte aurait survécu longtemps à cet endroit. Naguère encore, dans la région, les chèvres qui mouraient de vieillesse étaient enterrées avec quelque cérémonie.

Dans les Ardennes belges la Chèvre d'Or a rencontré la fée de la Lienne. Au Moyen Age de modestes seigneurs vivaient dans la vallée de la Lienne. Un matin, le baron Rambert, parti à la chasse, épargna une biche qui le fixait d'un regard innocent et plutôt que d'abattre du gibier, préféra s'endormir au pied d'un arbre. A son réveil une jeune fille aux cheveux blonds, vêtue de voiles légers, le regardait, accompagnée d'une petite chèvre aux poils dorés. "Quel est ton nom, belle enfant ?". "Appelle-moi Lienne". Subjugué par sa beauté, le baron lui demanda de l'épouser. La jeune fille lui répondit : "Je n'aurais pas dû t'apparaître. Je te crois différent des autres hommes et n'ai pas pu résister à prendre forme humaine. Je suis la fée de cette rivière et je ne peux vivre avec toi que pendant cinq ans". Le baron, persuadé d'avoir trouvé la femme de sa vie, accepta le marché. Les jeunes gens se marièrent, firent bâtir le château de Grimbièmont et vécurent heureux pendant cinq ans, sans aucun souci d'argent puisqu'il suffisait de tondre la chèvre, ses poils d'or permettant de payer toutes les dépenses et sa toison miraculeuse repoussant aussitôt. A l'expiration du délai prévu Lienne perdit sa forme humaine et se transforma en une brume légère, laissant toutefois à son époux la chèvre d'or en souvenir. Désespéré le baron Rambert partit en croisade et s'y couvrit de gloire (les poils de la chèvre d'or avaient permis de payer chevaux et équipement). A son retour il quitta Grimbièmont et fit construire le château de Grimbièville où, après s'être remarié avec la fille d'un seigneur voisin, il vécut dans l'aisance jusqu'à sa mort, toujours grâce à la chèvre d'or. Le temps passa, puis sous Louis XIV la peste ravagea la contrée et le dernier descendant du baron Rambert ainsi que ses trois fils en moururent. Une nuit, un terrible orage détruisit le château et l'on vit la chèvre d'or s'élever dans le ciel puis disparaître. Les habitants de ce lieu disent que si vous vous promenez au bord de la Lienne par un beau matin d'été, dans la brume gorgée de soleil vous aurez peut être la chance d'aperçevoir la fée qui, pendant quelques années, fit le bonheur du baron Rambert.

La "Gatte d'Or" hante également les souterrains de la forteresse de Logne, située près du village de Durbuy, également dans les Ardennes belges. Bierloz était jadis un fief chargé de garder ce château fort. Au début du 13e siècle il y existait un donjon qu'occupait un vieux chevalier, père d'une fille d'une rare beauté, prénommée Marthe. Celle-ci avait de nombreux soupirants mais n'aimait que le jeune Alard, écuyer de Valéran, duc du Luxembourg, qui résidait au château de la Logne. Les jeunes gens, forts de l'appui de la duchesse qui les avait pris sous sa protection, étaient à la veille de se marier lorsque Marthe vint au château. Elle fit si vive impression sur Valéran que rapidement la voix de la raison et celle de l'honneur furent bafouées. Inconsciente du danger la duchesse partit séjourner dans son domaine de La Roche. Son mari se débarrassa sans difficulté d'Alard en l'envoyant à la forteresse de Poilvache, près de Dinant. Marthe, infidèle à ses serments et ingrate envers sa bienfaitrice, se laissa séduire par les richesses du duc. Alard en mourut de désespoir. Marthe n'en fut pas affectée et continua a se couvrir de joyaux et de riches parures. Insolente et cupide elle finit par être haïe de tous. Il arriva un jour, sans que l'on pût deviner ni pourquoi ni comment, que son corps chargé de lourdes chaînes d'or fut trouvé sans vie dans le souterrain qui porte le nom de "Gatte d'Or". Selon la légende, depuis cet événement on rencontre de temps en temps dans les fondations du château une chèvre brillante de l'éclat des bijoux qui la recouvrent. Il est dit que si l'on parvenait à la saisir par la queue, elle serait contrainte d'indiquer l'endroit où Marthe aurait enfoui le trésor qu'elle avait accumulé pendant ses années de mariage.


Il est difficile de tirer une morale de la légende de la Chèvre d'Or compte tenu de ses différentes formulations. Elle semble signifier qu'il y a danger à vouloir accumuler et tenter de conserver à tout prix des richesses uniquement pour soi. Mais cette condamnation de la cupidité ne révèle-t'elle pas aussi la propension constante des êtres humains à la facilité et à l'égoïsme ?

On ne peut alors s'empêcher de penser au culte du Veau d'Or, dénoncé dans le Livre du Deutéronome. Selon ce récit biblique lorsque le peuple d'Israël constata que Moïse, monté sur la montagne pour y recueillir des mains de Dieu les Tables de l'Alliance, tardait à redescendre, il s'assembla autour d'Aaron et lui dit : "Allons ! Fabrique nous un Dieu qui marche devant nous, car Moïse, cet homme qui nous a fait sortir d'Egypte, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé". Face à leur impatience Aaron leur répondit :"Détachez les pendants d'or des oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles et apportez-les moi". Aussitôt tous se défirent des pendants d'or qui étaient à leurs oreilles et les apportèrent à Aaron. Celui-ci les reçut de leurs mains, façonna l'or au burin et en coula la statue d'un veau. Alors le peuple s'écria :"Voici ton dieu, Israël, qui t'a fait sortir d'Egypte".

Il est sans doute inhérent à la nature humaine d'oublier facilement le passé, surtout le passé récent, de préférer l'apparent et le visible à la réalité profonde, d'accepter sans regret le sacrifice de certaines valeurs pour satisfaire aux besoins d'un nouveau Dieu. Mais ce n'est pas la seule vérité qui se dégage du récit du Veau d'Or. Le culte de celui-ci peut aussi être interprété comme le signe d'un renoncement à une alliance d'amour et de fraternité entre les hommes et c'est la transgression de cette alliance qui suscita à juste titre la colère de Dieu.

Une telle dérive n'est-elle pas caractéristique de l'époque dans laquelle nous vivons ? Sinon, comment se pourrait-t'il qu'un pays comme la France, l'un des plus développés au monde, connaisse en 2005 l'humiliation d'une restauration du "couvre-feu" afin de se protéger du désespoir et de la colère, souvent justifiés, de certains de ses habitants ? L'hypothèse selon laquelle "la mondialisation" s'analyserait notamment comme la volonté de créer un veau d'or idéologique destiné à faire oublier la domination implacable et cruelle de l'argent au détriment de toutes les valeurs humaines n'a rien de ridicule. Je crains malheureusement qu'il y ait toujours entre les êtres humains beaucoup moins d'amour qu'ils ne le prétendent et beaucoup plus de vanités qu'ils ne veulent bien l'admettre. Il semble qu'aujourd'hui plus rien ne vaille la peine d'être pensé ou entrepris sans la perspective d'un "retour sur investissement". Ce qui suppose un oubli de Soi et de l'Autre qui à long terme conduit à la désagrégation du lien social, au renoncement à l'esprit de justice et de solidarité.

Pour en revenir à Vallauris, la recherche de la sagesse peut trouver exemple dans ce qu'a été l'attitude des Grecs. Lorsque ceux-ci ont chassé les Romains qui s'étaient installés sur la colline de la Chèvre d'Or, ils ne perdirent pas leur temps à chercher le trésor supposé y être caché. Certes, ils creusèrent la terre mais pour en dégager de l'argile, façonnèrent des vases et les firent cuire à même la cendre. L'industrie potière était lancée et c'est encore elle qui aujourd'hui constitue la richesse principale de cette ville. Comme le dira plus tard La Fontaine en parlant à son laboureur, il ne faut jamais oublier que le travail est à lui seul un trésor.

C'est ce que nos gouvernants nous répètent sans cesse et nous incitent à faire : travailler plus et plus longtemps. Mais comment pourraient ils s'étonner de notre incompréhension lorsqu'en même temps ils admettent sans broncher que pour satisfaire aux intérêts à court terme de fonds de pensions ou d'investissements mondialisés des entreprises réalisant d'importants bénéfices suppriment des milliers emplois et par voie de conséquence, attachée au travail qu'ils représentent, la dignité humaine.

La photo est extraite du livre de Paul Arène "La Chèvre d'Or".

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Commentaires

Votre remarque sur la présence d'une nouvelle pierre du Diable à Vallauris sera prise en compte à l'occasion de la prochaine réédition de mon ouvrage "Les Aventures du Diable en Pays d'Azur", publié aux Editions ALANDIS à Cannes.

Tous mes encouragements pour votre intérêt relatif au patrimoine de notre région.

Cordialement

Edmond ROSSI http://pays-d-azur.hautetfort.com

Écrit par : EDMOND ROSSI | 05.01.2006

je ne sais comment vous remercier pour vos variations sur la legende de la chevre d or.
( vous pouvez trouver les introuvables de paul arene sur la bibliotheque electronique du quebec en format imprimable adobe)
J'ai parcouru votre "blog" je salue votre travail et votre érudition.
J'ai fait un copier coller, sur word et je vais lire vos variations aupres de la cheminée...
Merci pour l'enrichissement bravo
bien sincerement ANDRE M

Écrit par : ANDRE MEYER | 15.01.2006

celle-là n'a pas fini de faire parler d'elle ... :-)

Écrit par : Alexandre Poncelet | 21.02.2006

Une « chèvre d’or » cévenole : entre légende et réalité.

A Barre des Cévennes, une légende raconte qu’une « chèvre en or » serait cachée dans un souterrain qui relierait le Castelas de Barre au Château de Terre-Rouge situé sur la Can de l'Hospitalet, à proximité de la grande route Nîmes-Saint-Flour. L'entrée de ce souterrain se trouve¬rait sur le Castelas au fond d'une grotte.
Cette légende n’est pas propre à Barre. Claude Seignolle dans son « Folklore de la Provence » relève la haute fréquence de ce thème. Dans ce légendaire, la quête de la chèvre d'or est presque toujours dangereuse, périlleuse. Sei¬gnolle souligne en effet que « la chèvre à la toison d'or » mène « à la mort l'homme assez audacieux pour essayer de la suivre ou de s'emparer d’elle » et il donne plusieurs exemples de fins tragiques. De son côté, à la suite de ces enquêtes orales en Cévennes et en Provence, Jean Noël Pelen écrit que « la présence de la chèvre d'or est pres¬que toujours liée à des vestiges historiques, religieux mais le plus souvent profanes, représentant les ancien¬nes puissances : vestiges romains, châteaux médié¬vaux, souvenirs de sarrasins ».
Le dossier qui suit soulève la question suivante : la légende (occitane) de la chèvre d’or serait-elle d’origine cévenole sinon barroise ?
En 1874, les deux instituteurs de Barre - un protestant et un catholique - répondaient à une enquête sur la géographie et l’histoire de leur commune. Le premier écrivait : « Voici une anecdote au sujet des minéraux qui me paraît digne d'être rapportée : il y a environ cent ans qu'un nommé Figuière habitant Barre, sur la prédiction de quelque prétendu sorcier qui sans doute faisait allusion à une ancienne tradition portant qu'une statue de chèvre en or avait été cachée dans Barre par les druides, lui fit croire que cette statue était enfouie dans sa maison bordant la route No 9. Ce Figuière y fit creuser un puits et arrivé à 25 mètres de profondeur, la corde qui servait à sortir les déblais s'étant rompue, le dit Figuière qui travaillait au fond du puits y fut écrasé. Dès lors, les fouilles furent abandon¬nées et la chèvre est encore à découvrir ». L'autre instituteur, tout en paraphrasant son confrère, apportait quelques précisions sup¬plémentaires : « Voici à propos de mines, un fait moitié plaisant, moitié tragique qui paraît digne d'être rap¬porté : il y a cent ans environ un prétendu sorcier s'appuyant sur une antique tradition, aux termes de laquelle une chèvre d'or aurait été cachée par les druides aux environs de Barre, persuada un nommé Figuière que cette statue d'or se trouvait enfouie dans l'emplacement de sa maison. Il lui dit : « Figuière quand mouriro, la cabro se troubaro » , c'est à dire en français "Quand le figuier mourra, la chèvre se trouvera". Sur ces indications, Figuière fit creuser un puits qui atteignit jusqu'à 25 mètres de profondeur, mais à ce point la corde qui servait à sortir les déblais s'étant rompue, Figuière qui se trouvait au fond du puits fut tué. Figuière était bien mort mais la chèvre était et est encore à découvrir. Peut être faut il voir dans cette légende, l'indice que dans les siècles passés des puits de mines avaient été creusés en cet endroit. Il est certain en effet que ce puits existe et qu'il est creusé non loin des sources de l'un des Gardons des Cévennes lesquels roulent, comme chacun sait, des paillettes d'or ». Pour ces instituteurs, l’anecdote (ou le fait) est bien une légende.
Manifestement, ces deux instituteurs ignoraient la réalité de cette histoire dramatique. En effet, Louis Cestin, un bourgeois protestant de Barre, avait noté, au milieu d’un livre de compte , le fait suivant :
« le sieur Granier, marchand de Nîmes, natif de Saint Hippolyte du Fort, se mit en tête de chercher le trésor que Nostradamus a dit, dans ses prophéties, être dans la maison du sieur Bonnet de Barre. Il commença le mois de mai 1762. Le 9 juin, jour remarquable par la catastrophe qui arriva, le sieur Figuière, gendre du sieur Bonnet et alors propriétaire de cette maison y périt avec un maçon du côté du Vigan. Celui ci que l'on montait avec une corde qui ne fut pas bien attachée tomba sur ledit Figuière qui était dans le creux qui avait 42 pans [environ 10,50 mètres] de profondeur et fut écrasé. Ce trou fut recomblé et l'ouvrage suspendu jusqu’au mois d'octobre suivant que le sieur Granier, acharné, fit rouvrir et l'a continué à gros frais et enfin l'ayant abandonné, la nommée Marion de Nîmes avec deux Allemands qu'elle a gardés plus d'un an a fait creuser plus de [en blanc] pieds et l'ont enfin abandonné le [en blanc]».
Le registre paroissial tenu par le curé Sarrasin confirme la mort de cet ouvrier : « Jean Bertrand, maçon du lieu d’Espériès, près Le Vigan, est mort le 9 juin 1762 et a été enseveli dans le cimetière de la paroisse de Barre au diocèse de Mende le 10 du même mois ».
Le décès de Figuière ne figure pas dans ce registre tout simplement parce qu’il était protestant. Depuis les années 1735 39, les protestants barrois (on disait alors les N.C. ou Nouveaux Convertis) refusaient massivement la sépulture catholique. Les décès des N.C. étaient enregistrés par les pasteurs (clandestins) qui tenaient leurs propres registres . Nous savons que Figuière était un protestant opiniâtre qui avait refusé de faire baptiser ses enfants à l’église . Ainsi en 1753, le curé Sarrasin avait noté « Le sieur Figuière a refusé un enfant pour baptiser ». Les relations entre les deux hommes ne devaient guère être bonnes. C’est peut-être la raison pour laquelle le curé n’a pas pris la peine de relever la mort accidentelle de ce maçon. Relevons par humour qu’un catholique écrasant de son poids un protestant, ça ne s’invente pas !
Une autre confirmation de la réalité de ce fait-divers nous est fournie par une plainte déposée devant le juge seigneurial de Barre :
« Entre Gaspard Chorie, Frédéric Huitelme et Christo¬phe Pernère, mineurs du bourg de Sainte-Marie-aux-Mines en Alsace, province du même nom, habitants au lieu Barre, demandeurs par exploit de Gout, huis¬sier, du 29 mars 1764 dûment contrôlé, à ce que Louis Garnier [pour Granier], négociant dudit Barre, soit condam¬né à leur payer la somme de 637 livres 10 sols qu'il leur doit, à savoir audit Chorie 248 livres pour le prix de 12 semaines qu'il a travaillé à la recherche du trésor ou mine que ledit sieur Garnier faisait chercher audit Barre à raison de 4 livres par semaine, audit Huitelme 197 livres 10 sols, savoir 172 livres pour le prix de 43 semaines sur le même pied de 4 livres chacune qu'il a aussi travaillé à la dite mine ou trésor et 25 livres 10 sols pour argent verbalement prêté et audit Pernère 192 livres, savoir 144 livres pour le prix de 36 semaines au même pied de 4 livres par semaine qu'il a travaillé de même à la dite mine et 48 livres pour argent verbale¬ment prêté, toutes lesquelles sommes jointes font le totale (sic) de 637 livres et 10 sols ». Le même jour, François Puech, maréchal, sans doute enhardi par la démarche des trois Alsaciens, réclamait à Garnier la « somme de 247 livres 7 sols » pour « fourni¬tures et ouvrages fait de son métier de maréchal à l'occasion de la recherche du trésor ou mine ». Au total, la dette du « sieur Garnier » s'éle¬vait à 884 livres et 17 sols.
La relation de Cestin est donc confirmée, pour la seconde fois, par ce document bien qu’elle ne coïncide pas exactement avec le procès-verbal. Les deux blancs du texte intriguent et ne permettent malheureusement pas de dater avec exactitude la fin des travaux et la profondeur du puits. Louis Cestin parle d’ « Allemands » alors qu'il s'agit d'Alsaciens. Mais on sait que l'Alsace ne fut complètement inté¬grée à la France qu'à la Révolution Française. Il men¬tionne « deux Allemands » seulement alors que le document judi¬ciaire fait état de « trois » mineurs. Il laisse entendre enfin que ces « Allemands » travaillaient sous la direction non pas de Garnier mais de « la nommée Marion ».
Cet ensemble documentaire soulève un problème quant à la chronologie exacte des travaux et de leur commanditaire. Il semble bien que les recherches se soient définitivement achevés au premier trimestre de l'année 1764, soit presque deux ans après l'accident ! Louis Ces¬tin, c'est évident, n'a pas rédigé cette histoire sous le coup de l'émotion mais bien plus tard lorsque Marion, de guerre lasse, a abandonné définitivement la recherche du trésor. Deux indices (la place de la relation dans le livre de comptes et la couleur de l'encre) permettent de dater cette rédaction du milieu de l'année 1764 [juin ?]. La plainte des trois mineurs suggère comme date limite de fin des travaux le mois de mars 1764. On imagine mal les mineurs poursuivant leur tâche alors qu'ils ne sont plus payés depuis de très nombreuses semaines. L'affaire aurait pu se dérouler ainsi : dans un premier temps (de mai au début juin), seuls Figuière et son maçon catholique étaient à la recherche de ce trésor sur les conseils de Garnier. A la suite du tragique accident, Garnier reprend les travaux avec des ouvriers barrois (d’octobre 1762 à janvier ou février 1763?). La dénommée Marion prend alors le relais et fait venir de Sainte Marie-aux-Mines (une cité calviniste comme Barre) des professionnels, des mineurs : Chorie d'abord, puis Huitelme et enfin Pernère (de mai 1763 à février ou mars 1764 ?). Chorie et Huiltelme semblent avoir travaillé de concert (10 mois pour l’un et 9 mois pour l’autre). Cela expliquerait la relation de Louis Cestin qui ne mentionne que deux mineurs. Pernère ne serait venu qu’à la fin (3 mois). Le commanditaire de toute cette affaire semble avoir été Granier/Garnier. La plainte des mineurs est dirigée contre lui et non pas contre Marion qui paraît avoir été la « femme de paille » de Granier.
Il faut revenir sur les deux blancs qui figurent dans la relation de Louis Cestin. Ce personnage, ancien marchand de laine et propriétaire foncier, était il un maniaque de la précision ? Il nous donne en effet la profondeur du « creux » et la date exacte de l'accident. Ces deux précisions s’expliquent aisément : Louis Cestin habitait exactement en face de la maison Bonnet-Figuière. Les deux maisons sont toujours visibles au centre du village sur la place centrale de la Madeleine. Quelques belles fenêtres à meneaux soulignent le caractère bourgeois de la grande demeure Bonnet qui s’ouvre sur la rue par de belles arcades. Louis Cestin était donc aux premières loges quand est survenue la catastrophe du 9 juin 1762. Scrupuleux, il aurait préférer laisser un blanc plutôt que d'inscrire des données inexactes ou trop approxi¬matives. Il a bien écrit « abandonné le... » et non pas « en ». Il comptait donc bien indiquer le jour, le mois et, peut être même, l'année comme il l'avait fait pour la date de l'accident. On peut se livrer à la même réflexion pour la nouvelle profondeur atteinte par les mineurs alsaciens. Mais peut être a t-¬il été trahi par une mémoire défaillante ?
Quoi qu'il en soit, en 1762, on ne cherchait pas une « chèvre d'or » mais tout simplement un « trésor » en creusant un puits de « mine ». Quelle mouche avait donc piqué ces Barrois ? La lecture de l'ouvrage de Nostradamus (ô combien fastidieuse n'en déplaise à ses laudateurs !) permet de vérifier que le célèbre Provençal ne mentionne ni Barre, ni le sieur Bonnet. Mais les prophéties de Nostradamus sont tel¬lement vagues que n'importe quel farfelu est capable d'en tirer l’interprétation qu'il souhaite. Granier était il à ce point obsédé par la quête de ce trésor ? Il faut bien croire que oui pour arriver à persuader Figuière de creuser un puits dans le sous-sol de sa maison. L'infortuné Barrois était vraisemblablement tout aussi crédule. Une autre raison a pu pousser nos Barrois à entreprendre ce chantier. Un des instituteurs mentionnés plus haut le rappelle incidemment à propos des Gar¬dons. Nos Cévenols savaient depuis longtemps que leurs rivières « roulaient des paillettes d'or ». D'autre part, il semble qu'il y ait eu, au XVIIIème siècle, en France, un véritable engouement pour la recherche de trésors . Nos deux Nîmois et nos malheureux Barrois ont succombé - sans jeu de mot - à cette mode qui touchait, semble-t-il, les milieux « bourgeois » capables de financer des travaux coûteux. Une autre raison, enfin, peut expliquer l'acharnement de ces chercheurs de trésors. Louis Cestin écrit que Garnier et Marion sont de Nîmes. Il faut entendre qu'ils habitaient cette ville sans pour autant en être originaires. Peut ¬être étaient ils alliés à des familles barroises ? Il y avait des Marion à Barre depuis le milieu du XVIème siècle . Un Gra¬nier est mentionné à Barre au milieu du XVIIIe siècle. Quoi qu'il en soit, une aventure similaire s'était dérou¬lée à Nîmes au début du XVIIe siècle. Le fameux jardinier pépiniériste Traucat s'était « mis en tête » qu'un trésor était caché sous la Tour Magne, et « cette conviction devint une foi invincible le jour où il lit, dans les prédictions de Nostradamus qu'un jardinier deviendra fameux en découvrant un trésor caché dans la terre ». Avec l'autorisation d'Henri IV, Traucat se met à fouiller. Mais de trésor, point. Par contre, les recherches menacèrent sérieusement le célèbre édifice nîmois. Pour éviter l'effondrement de la Tour Magne, ordre fut donné d'arrêter les travaux. L'histoire est restée vivace à Nîmes. Granier et Marion devaient vraisemblablement connaître l'aventure du jardinier (célèbre aussi pour avoir favoriser la plantation de mûriers). La leçon n'avait cependant pas servi à en juger par leur acharnement coûteux.
Cet ensemble documentaire soulève enfin la question de l’origine de la légende barroise de la chèvre d’or. Il est en effet intéressant de suivre les déforma¬tions successives que cette histoire a subies entre hier et aujourd'hui. En 1762, Cestin disait que Granier et Marion étaient à la recherche d'un « trésor » sans plus de précision. Aujourd'hui, la légende parle d'une chèvre d'or.
Cette légende existait elle avant 1762 ? C'est possi¬ble mais nous n'avons aucune preuve de son existence. La seule chose que l’on puisse affirmer, par comparaison avec d'autres sites notamment provençaux, c'est que ce thème légendaire était jadis fort répandu au XIXème siècle. Mais qu’en était-il au XVIIIème siècle ?
Quoi qu’il en soit, la légende telle qu’on la raconte encore à Barre-des-Cévennes renvoie au canevas classique et dramatique tel qu’il est exposé par Claude Seignolle ou Jean-Noël Pelen. Plus extraordinaire, l’aventure de Figuière colle parfaitement avec la quête tragique de la chèvre d’or.
Le Castelas de Barre recèle des vestiges historiques voire protohis¬toriques. De¬puis le XIe siècle, un « castrum » se dressait sur l’extrémité orientale de cette butte-témoin. Il a donné son nom à cet escarpement rocheux qui domine le village. Ce « castrum » fut abandonné au début du XIIIe siècle au profit du « château neuf » qui fut construit au milieu du bourg. Au XVIe siècle, le vieux « castrum » n'était plus qu'un amas de ruines. A l'autre extrémité du Castelas, s'élevait la petite chapelle Saint Jean dont on aper¬çoit encore quelques vestiges dans un creux de rocher. Au XVIIe siècle, elle était dans le même état que le « castrum ». Peut être fut elle détruite quand Barre bascula dans la Réforme en 1560 ? Entre ces deux vestiges médiévaux, se trouvent trois gros rochers d’aspect ruiniforme, les trois « bancs ». Une autre légende (barroise ?) raconte que ce sont trois jeunes filles qui ont été transformées en pierre en guise de punition. Sur un de ces rochers, on peut voir des trous carrés encadrant une « auge ». Le tout a été manifestement creusé par la main de l'homme. C'est la « pastière du diable » d'après la tradition orale. Les interprétations sur l'origine de ces excavations divergent : lieu de culte préhistorique ? Emplacement de fourches patibulaires seigneuriales, ou plus vraisemblablement base d'une tour en bois indatable ? Ajoutons encore, sur le flanc septentrional du Castelas, la présence - sur¬prenante à cet endroit - d'une grosse meule en calcaire. Bien qu’il n’y ait pas de véritable grotte sur le Castelas, on y trouve (côté méridional) une anfractuosité qui se rétrécit très rapidement au bout de quelques mètres. Bref, le Cas¬telas, avec ses abondants vestiges, ne pouvait qu'exciter l'imagination et donc susciter les légendes. Mais en 1762, ce « trésor », on le recherchait dans Barre et non pas sur le Castelas. Personne ne faisait, semble-t-il, mention d’un souterrain reliant les deux châteaux déjà bien ruinés à l’époque.
La légende rapportée par les deux institu¬teurs barrois s'inscrit donc très bien dans la veine dramatique décrite par C. Seignolle ou J.-N. Pelen. Mais à Barre, la mort de Figuière et de son ouvrier, un siècle plus tôt, ne relève pas de la légende et elle nous ramène aux déformations que l'aventure de Figuière a subies entre 1762 et 1874. Ne serait il pas possible de dater approximativement la « naissance » de la légende barroise de la chèvre d'or ?
Pour cela nous avons reconstitué l'arbre généalogique de la famille Bonnet Figuière. Les Bonnet appartiennent à une vieille famille protestante bar¬roise. En 1696, Annibal Bonnet est qualifié de « chirur¬gien ». Son fils épouse, en 1709, une Louise Parlier (mariage consanguin). Annibal « junior », lui, est apothicaire. Sa fille Gabriel¬le Bonnet se marie au « désert » (on disait alors « au camp de l'éternel ») avec Pierre Figuière. De ce mariage naîtront quelques enfants dont Laurent Figuière qui héritera de la « maison au trésor ». Ce dernier épouse - également au « désert » - Anne Valat. Ils n'ont que deux filles : Jeanne Figuière, sourde et muette, et Louise Figuière qui, en 1804, épouse François Pelet (1776 1806). De ce dernier mariage, un seul et unique garçon (Laurent Scipion) qui meurt en 1832 à l'âge de 27 ans. Avec la mort de Louise Figuière en 1857, c'est l'extinction de cette famille, à Barre du moins. Laurent Figuière avait 8 ans lorsque son père fut écrasé par la chute de son ouvrier. Nul doute que jus¬qu'à sa mort en 1847, il a conservé le souvenir de ce dramatique 9 juin 1762. Sa fille Louise a vraisembla¬blement appris, par la bouche de ses parents, les causes exactes du décès de son grand père. Par contre sa sœur Jeanne, à cause de ses graves infirmités, n'a pu ni enten¬dre ni transmettre cette histoire familiale. On peut donc légitimement supposer que le souvenir de la mort de Pierre Figuière s'est bien conservé jusqu'à la mort de Louise Figuière en 1857. Un événement de cette nature a sans doute alimenté bien des veillées familiales. Une vingtaine d'années à peine séparent la mort de Louise Figuière de la relation écrite des instituteurs barrois. Si on ne considère que le décès de Laurent Figuière, l'intervalle est de 27 ans. En d'autres termes, la légende de la chèvre d'or telle que la rapportent les instituteurs aurait pris corps entre le milieu du XIXe siècle et 1874. En l'espace d'une vingtaine d'années en gros, le « tré¬sor » est devenu la « la chèvre d'or » ; Nostradamus, « un prétendu sorcier » ; le nom de Granier a été oublié ; Figuière est mort sous une avalanche de déblais alors qu’en réalité il a été écrasé par la chute de son ouvrier; etc.
On peut aussi imaginer que deux histoires, totalement indépen¬dantes, se soient télescopées : d'un côté, l'aventure bien réelle de Pierre Figuière ; de l'autre, la légende de la chèvre d'or qui serait très antérieure à l'épisode rap¬porté par Cestin. Une telle collision peut s'expliquer aisément à cause du thème commun à ces deux his¬toires. Mais quel prodigieux hasard !
Ne peut-on pas supposer que l’histoire barroise ait été à l’origine de la légende occitane de la chèvre d’or ? La mort tragique de Figuière et de son ouvrier a eu lieu avant la grande foire de la Madeleine du 22 juillet. Or nous savons que cette foire était fréquentée par de nombreux colporteurs venus de toute l’Occitanie. Ils étaient également présents aux nombreuses foires des années 1763 et 1764. Nul doute qu’ils ont vu le chantier des mineurs dans la maison Bonnet-Figuière. N’ont-ils pas « colporté » à leur tour cette histoire en brodant sur un thème légendaire préexistant ?
En tout état de cause, les deux instituteurs ignoraient l'existence du livre de comptes de Louis Cestin. Dans la première moitié du XIXe siècle, ce livre était la propriété du neveu de Maximilien Cestin, Jean Renouard. Ce notable, sous préfet de Florac sous la Monarchie de Juillet, est mort, à 94 ans, en 1854. A cette date, le livre « dormait » quelque part dans la maison Renouard. Si les instituteurs avaient eu connaissance de ce livre, ils auraient sans nul doute ajouté des détails beaucoup plus précis à « l'anecdote » qu'ils relatent.
Les instituteurs ont ils fidèlement retranscrit « l'anec¬dote » rapportée par les Barrois ou l'ont ils arrangé ? Il est impossible de répondre à cette question. Notons toutefois que les deux instituteurs parlent de « druides ». C'est sous Napoléon III que se développe, en France, l'archéologie celtique avec les fouilles d'Alésia. C'est en 1865 qu'est dressée sur le Mont Auxois la statue de Vercingétorix. Les Gaulois et donc les druides étaient à l'honneur. Les ouvrages de l’école primaire de la IIIème République ancreront solidement dans la mémoire collective l’histoire des Gaulois. N'oublions pas non plus que c'est à partir des années 1870 que se développent en France les études folkloriques. Elles n'ont pas manqué d'influencer nombre d'institu¬teurs français dont certains sont devenus « folkloristes ». Or, par leur enseignement, les instituteurs, ont contri¬bué à véhiculer dans la population le mythe de « Nos ancêtres les Gaulois » et les cours d’histoire faisaient la part belle aux « druides qui cueillaient le gui avec une serpe en or » . La culture orale populaire a donc été contaminée par l'histoire officielle et savante. Ainsi s’expliquerait la disparition de « Nostradamus » au profit des « druides ».
En résumé, l'aventure de Pierre Figuière - une fois ses descendants disparus (entre 1847 et 1857) - s'est donc rapide¬ment transformée en « anecdote » au XIXème siècle puis en « légende » au XXe siècle. Tous les protagonistes de cette course au trésor ont été oubliés à l'exception de Figuière parce que Barrois. Le proverbe "Quand le figuier mourra, la chèvre se retrouvera" est une invention locale, probablement bien postérieure au décès de Pierre Figuière. Peut être a t il été lancé par quelque barrois facétieux à l'occasion d'une veillée où l'on racontait pour l’énième fois la triste aventure de Pierre Figuière ? Un siècle après la relation des deux instituteurs, il ne restait plus de cette aventure que l'histoire de la chèvre d'or thème largement véhiculé par la littérature (on lira à ce propos le très joli conte de Paul Arène).
Il serait intéressant d’essayer de retrouver des correspondances de cette époque car il est fort probable que ce tragique événement a fait l’objet de nombreux commentaires. Malheureusement, en l’état actuel de la documentation, il ne nous a pas été possible de retrouver des lettres mentionnant cette quête mortelle.
Avis donc aux « chercheurs cévenols » susceptibles de trouver des lettres cévenoles voire nîmoises écrites dans les années 1762-1764. Ces documents gardent peut-être la trace de ce « fait-divers » . Une recherche dans les gazettes régionales serait tout aussi profitable…

Écrit par : Chabrol | 06.05.2006

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