11.06.2006
Fin de blog
"Irrésistible séduction de cette mer Méditerranée, à peine plissée par le vent, en tout petits plis ondoyants, comme la tunique légère d'une nymphe endormie. Azur et lapis ; là, noyée sous le ciel bleu tendre, plus loin foncée et splendide, partout idéalement bleue et mille fois plus que le ciel lui-même, elle ne veut rien savoir de la mélancolie qui vous déchire. Elle est partout sereine et implacable comme la joie. Ce qu'elle roule, c'est un permanent liquide où se baigne chaque nuit le troupeau glacé des étoiles. Devant moi, autour de moi, à l'infini, toujours ce bleu ineffable dans lequel un gouffre de lumière incendiée s'ouvre quelque part ; nappe flamboyante, lac d'or en fusion, noyé dans l'azur qu'il dévore de ses flammes vives"
Théodore de Banville "Le goût de la mer"
Jour après jour, je regarde la Méditerranée et chaque fois j'ai la même impression de liberté.
Immensité, ouverture illimitée à l'infini, scintillement de lumière qui parfois aveugle et oblige à plisser les yeux, palpitation des vagues, air marin iodé, variation des couleurs. Le bleu acquiert ici des nuances qu'on ne retrouve nulle part ailleurs.
La Méditerranée est différente des autres mers et océans. Elle invite au voyage mais aussi au retour vers la terre natale, à la contemplation face au temps qui passe. A l'automne d'une vie, au bord de son rivage, l'ancrage est celui d'un plaisir physique, charnel, né de cette proximité et d'une aventure intellectuelle faite de métissage culturel, de souvenirs, de monologues intérieurs, d'imagination errante et, parfois, de sourde inquiétude dans d'attente d'une fin aux contours incertains.
La Méditerranée est le miroir de ma liberté. Celle-ci est pour moi plus précieuse que la vie, car sans la liberté la vie ne vaut rien.
Aujourd'hui mon blog me pèse. Au départ il y a l'envie d'écrire et le plaisir que l'on en retire. Mais rapidement cette gymnastique presque quotidienne développe sa logique : le besoin de maintenir voire d'améliorer sa courbe de fréquentation, le souci de ne pas décevoir les lecteurs, la volonté de préserver la "ligne" littéraire choisie au départ.
Le temps du jardinage est venu, ainsi que celui de la plage. Un an, cela suffit, fini le blog centré sur cet univers Méditerranéen qui est le mien. Merci à tous ceux et à toutes celles qui l'ont visité, commenté avec élégance et rapidité. Merci au Poisson Lune qui a été mon interlocuteur privilégié et que j'assure ici de mon amitié. Merci à Michèle, première lectrice de mes textes et dont l'amour sublime et inquiète ma vie. Bonne continuation aussi à tous les "blogeurs" que cette aventure m'aura permis de découvrir jour après jour sur HautetFort en lisant quelques "particules élémentaires" de leur existence.
A Mogador (aujourd'hui Essaouira) il était de tradition de recueillir l'histoire, les histoires, sur des tissus brodés. Ces "tissus de la mémoire" carrés, pas plus grands qu'une serviette de table et divisés en deux, comportaient des figures géométriques en couleurs qui formaient des labyrinthes avec, cousus sur les côtés, des rangées de petits coquillages. Ces motifs étaient censés raconter les événements du passé, mais leur calligraphie particulière faisait que ceux qui les lisaient ne disaient jamais deux fois le même récit. La formulation d'un texte sur l'écran d'un ordinateur paraît bien loin de cela, mais en réalité rien n'a changé. L'histoire demeure, comme toujours, entre les mains de chacun de nous : ainsi, en pénétrant dans mon intimité les lecteurs de mon blog auront revisité leur propre vie et, à travers leurs souvenirs et leur imagination, réécrit aussi bien la leur que la mienne.
Le soleil se meurt sur la mer en se colorant lentement de pourpre éclatante. Pendant quelques instants encore la lumière s'attarde sur le rivage, avant d'être engloutie par la nuit. L'avenir ne se lit pas dans le passé, il ne faut jamais laisser ce dernier accaparer notre existence car l'aube d'un nouveau jour est toujours une aventure au coeur de la violence du monde, d'où la beauté peut surgir à tout instant.
Henri ISAIA
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04.06.2006
Nouvelle : "Une rencontre"
Un homme d'une cinquantaine d'années grand et mince s'avance vers moi d'une démarche féline. Ses yeux aux paupières légèrement bridées sont à peine visibles, mais l'insistance de son regard m'empourpre le visage.
Effrayée je tente de fuir et m'engouffre dans le hall d'entrée d'une banque. Je me laisse tomber sur la banquette la plus proche, ouvre mon sac à main et le fouille sans raison particulière. Ma respiration est haletante, mon cœur bat la chamade ; j'essaie de comprendre ce qui vient de m'arriver.
*
Pourquoi m'as-tu laissée seule François ? Je t'aime et t'aimerai toute ma vie.
J'espérais pour nous deux une retraite paisible dans une grande maison face à l'océan. Claire, Stéphanie et Frédéric y seraient venus en vacances. Grâce à la présence des petits-enfants nous aurions vécu une seconde jeunesse. J'avais tout prévu, sauf cet arrêt cardiaque qui soudainement a mis fin à ta vie et à notre bonheur. Désormais j'existe, mais je suis comme morte à l’intérieur.
Où ai-je aperçu cet homme ? Il me semble avoir croisé son regard...Quand j'ai compris qu'il allait m'aborder j'ai réagi comme si tu étais encore vivant. Malgré ton décès je reste ta femme, une épouse fidèle qui t'a aimé jusqu'à ton dernier souffle.
Dans mon appartement je n'ai plus de goût à rien. Je ne supporte plus la musique et la télévision ne parvient pas à me divertir, mon attention se disperse et les mauvais souvenirs me hantent. Je reste prisonnière de mes habitudes : il m’est impossible d’aller en ville en fin de journée, entre dix huit heures trente et dix neuf heures François revenait de son travail ; je me faisais un devoir de l'accueillir, il ouvrait la porte et j'étais devant lui aussi heureuse qu'au premier jour de notre union.
François... Après ton décès j'ai rompu avec nos amis, refusé l'aide de toute la famille. Pendant plusieurs mois je suis restée cloîtrée, tenant les enfants à distance. Ils ne me l'ont pas reproché, leur amour indéfectible est mon unique réconfort.
*
Au cours de mes allées et venues dans La Rochelle j'ai revu cet homme impudent. Il était en compagnie d'une jeune femme blonde. Curieusement, j'ai été troublée, agacée de le voir penché vers elle la tenant par le bras, l'écoutant avec attention.
*
Pour chasser mes idées noires j'ai pris la voiture et roulé jusqu'à Châtelaillon. C'est un après-midi d’automne, la plage est déserte et de gros nuages s’amoncèlent à l'horizon. La tristesse de ce paysage maritime ne fait qu'accroître ma déréliction. À peine arrivée j'ai hâte de rentrer. Au retour, une crise de larmes m'oblige à m’arrêter sur le bas-côté de la route. Les mains et la tête posées sur le volant je pleure sans retenue. Un coup de klaxon me fait tressaillir. Un véhicule est venu s’immobiliser à une dizaine de mètres devant moi. Son conducteur m'observe avec inquiétude. Mon visage inondé de larmes le déconcerte et le rassure en même temps. Il reste sans réaction pendant quelques secondes puis, au moment où il reprend la route, fait mine de m’adresser un baiser. Ce geste de compréhension me met du baume au coeur et un peu plus tard je repars apaisée.
*
J’ai retrouvé une photo que François conservait dans un tiroir de son bureau. J'ai vingt-cinq ans, le visage forme un ovale parfait. Le front, surmonté d'une chevelure brune descendant jusqu'aux épaules, est haut et bombé, l'arc des sourcils harmonieusement dessiné, l'arrête du nez bien droite. Je n'arrive plus à me reconnaître dans le portrait de cette femme dont la beauté juvénile n'est plus qu'un lointain souvenir.
À vingt-cinq ans si je l’avais voulu j'aurais pu déchaîner des passions mais j'étais idéaliste et n'avais pas conscience de mes atouts. Je me souviens d'un après-midi de mai à Cannes pendant la période du Festival du Film. À l'occasion d'un bref séjour touristique ma mère et moi découvrions la Côte d'Azur. Celle-ci n’avait pas failli à sa réputation : ciel bleu et chaleur printanière, alors que nous avions quitté Lille sous la pluie et dans le froid. Après une promenade sur la Croisette nous nous étions assises à la terrasse du Blue Bar ; la plupart des tables étaient occupées par des photographes de presse et des festivaliers. Les touristes étaient là pour l'ambiance espérant apercevoir quelques vedettes connues.
Un homme s’invita à notre table. Directeur d'une agence de mannequins à Paris il avait été attiré par mon physique. Il souhaitait faire une série de photos et envisageait de me prendre comme modèle pour présenter des collections de haute couture. Donnant sa carte de visite à ma mère il lui affirma que je pouvais espérer faire carrière dans la mode ou le cinéma.
Sa proposition paraissait sérieuse. À notre retour je décidai de lui téléphoner. Je pus constater qu'il se souvenait de moi et était heureux de mon appel. Nous prîmes rendez-vous à son bureau, rue Royale, pour un casting. Quelques mois plus tard, après un court apprentissage, je devins mannequin chez Yves Saint-Laurent.
Ce fut le début d’une nouvelle vie. Un enchaînement de défilés de mode, de réceptions, de voyages à l'étranger. Le tout accompagné de plusieurs propositions de mariage venant d'hommes riches qui se disaient éblouis par ma beauté.
À l’occasion de la présentation des collections mon corps se libérait, la sensualité affleurait de tous mes mouvements, leur donnant grâce et légèreté. Le regard des hommes était rivé sur moi. Dès ma première participation au concours organisé par la profession je fus élue "Mannequin de l'année".
Cependant je me rendais compte que cette existence n'était pas celle à laquelle j'aspirais. Un an plus tard je décidai de retourner chez ma mère qui me manquait et attendait mon retour.
Les causes de cette surprenante rétractation remontent certainement à ma jeunesse. J'avais douze ans quand mon père se tua dans un accident de voiture. Ma mère renonça à toute vie amoureuse pour se consacrer entièrement à ses trois enfants. Pendant notre adolescence le soutien d'une présence masculine fut inexistant.
C'est cette absence de père qui ancra en moi l'idée que ma vie n'aurait de sens que dans le mariage et la famille. La profession dans laquelle je m'étais engagée n'était pas propice à la réalisation d’un tel dessin. Par ailleurs, ma mère me vouait un amour exclusif, démesuré. Mon départ pour Paris avait été pour elle une terrible épreuve. En évoquant dans ses lettres sa solitude et ses problèmes de santé elle me donnait mauvaise conscience.
Quelques mois après mon retour à Lille je rencontrai François mon futur mari. C'était un très beau jeune homme, sûr de lui, confiant dans son avenir. Son diplôme d'ingénieur, sa ténacité et son sens de l'autorité lui avaient permis d'obtenir un poste de direction dans une grande entreprise de travaux publics. Après notre première rencontre il me fit une cour assidue mais sans chercher à brusquer les choses. Au début je me montrai très réservée afin de tester ses sentiments et sa persévérance. Je ne fus pas déçue, il ne se découragea jamais et c'est avec joie que j'accueillis sa demande en mariage.
Bien que très amoureuse le bonheur auquel j'aspirais était plus fondé sur la tendresse que sur l'amour physique. Il est vrai que dans ce domaine j'étais ignorante. Ma conception idéalisée du mariage avait créé en moi un véritable blocage psychologique. La raison finissant toujours par l'emporter sur le désir, j'avais pu sans trop d'efforts contenir mes émois de jeunesse et rester pure. J'étais fière de ma virginité ; j’y voyais une condition nécessaire à la réussite d’un couple.
*
En parcourant le Cours des Dames je "le" rencontre à nouveau, toujours aussi provoquant.
- Permettez moi de faire quelques pas en votre compagnie.
- Je vous ai aperçu à de multiples reprises avec une femme mais jamais la même. Vous êtes un séducteur patenté, ce genre d'homme m'horripile.
- Vous m'avez pourtant remarqué.
- Vous aviez tenté de m'aborder !
- Vous paraissiez indignée à la seule idée que je puisse vous adresser la parole sans vous avoir été présenté.
- Je m'interrogeais sur vos intentions ; je n'ai pas l'habitude d'être approchée de cette façon, vous m'avez fait peur.
- Selon vous je ne suis qu'un coureur de jupons.
- Votre attitude m'incite à le penser. Mais avec moi vous perdez votre temps.
- En êtes vous sûre ? La vie réserve parfois quelques surprises. Aimer les femmes, n'est-ce pas naturel pour un homme ?
- Oui, mais les aimer toutes est plus discutable. Je n'ai eu qu'un seul amour, mon mari, avec lequel j'ai été heureuse pendant plus de trente ans. Il est décédé il y a un an ; aujourd'hui son souvenir m'aide à vivre.
- Vous êtes trop péremptoire, les apparences sont parfois trompeuses. À votre allure on pourrait croire que vous êtes une bourgeoise un peu «coincée », alors que ce n’est pas le cas.
- Quel toupet !
- Je suis aussi direct que vous l’êtes avec moi.
- Comment pouvez-vous deviner ma personnalité ?
- Grâce à mon expérience des femmes.
- J'aurais dû m'en douter !
- Et à mon sens de l'observation, car je ne pense pas que vous soyez choquée par mon attitude, vous êtes moins conventionnelle qu'il n'y paraît.
- Expliquez vous !
- Vous avez accepté d'engager la conversation et il n'y a aucune irritation dans votre voix.
- Je suis venue en ville faire quelques courses et non une rencontre. Je vous l'ai déjà dit vous perdez votre temps. Tentez votre chance avec des femmes jeunes, leur conquête doit flatter votre ego.
- C’est vous que j’ai remarquée.
- Par ennui, par distraction. Ou simplement parce que toutes les femmes vous intéressent dans la mesure où vous espérez les séduire.
- Peut-être suis-je plus exigeant que vous ne le croyez. Etes-vous assurée de me plaire ?
- Certainement pas, je n'ai rien à offrir. Cet échange a assez duré, il est temps de nous séparer.
- Je souhaiterais vous revoir.
- Ce n'est pas mon intention. Comme vous ne manquez pas de culot vous trouverez facilement une femme plus accommodante.
- Permettez moi d'insister.
- C'est inutile monsieur. Adieu.
Je m'éloigne rapidement tout en reconnaissant que malgré ma méfiance il a su piquer ma curiosité.
*
Stéphanie est venue à la maison en attendant la reprise des cours à la Faculté des lettres de Nanterre où elle prépare une maîtrise de sociologie. Je lui ai fait le récit de cette rencontre impromptue. Elle m'a écoutée attentivement.
- C'est la première fois que tu ne me parles pas de Papa.
- M'en veux tu ?
- Non, tu n'es pas responsable de sa mort ; cesse de te culpabiliser. Tu dois reprendre une vie normale, faire des projets.
- Je n’y arrive pas. J'aimais trop ton père pour accepter sa disparition. Je n'attends plus rien de la vie.
- En es-tu si sûre ?.
- Que veux tu dire par là ?
- Cet inconnu t'a impressionné ; tu restes donc sensible au charme masculin.
- Tu exagères !
- Pas du tout, avoue que tu n'es pas fâchée de cette rencontre... Maman, pourquoi rougis-tu ? Tu sais très bien que tu peux plaire !
La chaleur qui envahit mon visage m’incite à penser qu’elle a peut-être raison.
*
- Encore vous ! Je ne puis donc venir en ville sans vous rencontrer.
- Je n’ai pas l’intention de vous importuner mais si vous disposez d'un peu de temps il me serait agréable de vous offrir une consommation à la terrasse d'un café, sur le quai Duperré ; nous ferions connaissance tout en profitant de la douceur de cet automne.
- Non, merci, je suis pressée.
- Je le regrette sincèrement. Acceptez au moins ma carte de visite. Georges Goldoni, avocat au barreau de La Rochelle. Si vous changiez d'avis n'hésitez pas à me téléphoner.
- L'adresse d'un conseil peut être utile, mais je ne pense pas donner suite à votre demande. J’irai prochainement rendre visite à mes enfants, je les ai négligés ces derniers mois ; laissons faire le hasard, il nous remettra peut-être en présence.
*
Assise au salon je tente de me divertir en remplissant une grille de mots croisés mais je ne parviens pas à échapper à la mélancolie. Si au moins c'était celle à laquelle fait allusion Marcel Proust dans "A la recherche du temps perdu","cette mélancolie qu'il y a, quand on cesse d'obéir à des ordres qui, au jour le jour, vous cachent l'avenir, de se rendre compte qu'on a enfin commencé de vivre pour de bon". Mon abattement me ramène au passé. Ce dimanche traîne en longueur. J'avais projeté d'aller au cimetière mais j'y ai renoncé pour ne pas raviver ma peine...J'entends les oiseaux chanter dans les arbres de la propriété voisine. Leur gaité est communicative...Georges Goldoni, un nom d'origine latine...Cela me rappelle un voyage à Rome, peu de temps après le mariage. J'étais resplendissante dans mes robes d'été courtes et décolletées. L'empressement des italiens à mon égard avait rendu François si jaloux qu'il avait abrégé notre séjour...Quelle heure est-il ? À peine quinze heures ! Goldoni... Le numéro de téléphone personnel figure sur la carte de visite... Il est certainement absent un dimanche après midi…Je vais tout de même l'appeler.
Le rendez-vous est pris devant la Tour de la Lanterne. A proximité de ce lieu mon appréhension m'oblige à ralentir le pas. Un sursaut d'orgueil me force à me ressaisir.
Il m'attend appuyé sur le capot de sa voiture. Sa poignée de main est virile. Ouvrant la portière de son Alfa-Roméo il m'invite à m'asseoir. L'intérieur équipé de cuir est très confortable. D'emblée, j'éprouve une sensation de bien-être.
- Je connais un parc dans les environs de Nieul-sur-Mer, nous pourrions nous y promener.
- Cela me convient.
- Vous être très élégante dans cet ensemble cape et pantalon et la couleur grenat vous va bien.
Il conduit vite mais sans à-coups. J'observe à la dérobée la finesse de ses mains posées sur le volant. Attentif à la circulation il regarde droit devant lui, le visage presque sévère. Je remarque l'étrange sonorité de sa voix, assourdie comme si elle venait des profondeurs du corps, avec par moments des intonations méridionales.
- Je suis heureux de votre appel. Étonné aussi, car vous ne m’aviez pas laissé beaucoup d’espoir.
- Lors de notre première rencontre votre audace m'a déconcertée. Depuis le décès de mon mari vous êtes la première personne en dehors de ma famille dont j’accepte la compagnie. Au cours de ma vie conjugale je n'ai jamais eu de rendez vous avec un homme autre que mon époux. Je vous demande un minimum d'indulgence.
- Soyez rassurée, bien que parfois abrupte vous êtes une femme charmante.
En un quart d'heure nous arrivons à destination. Nous pénétrons dans le parc par l'allée centrale bordée de grands arbres. Leur feuillage forme une voûte multicolore. Le marron foncé, le jaune clair, le rouge vif se mélangent en un bouquet éclatant agrémenté de reflets d'or. Des enfants jouent au ballon sous l'oeil attendri de leurs parents. Nous nous engageons sur un sentier conduisant à une petite mare. Les feuilles mortes étouffent le bruit de nos pas. Une famille de canards traverse le plan d'eau en caquettant. Un grand cygne noir d'allure majestueuse s'approche de la berge et nous fixe d'un regard hautain ; après quelques instants d'attention il fait demi-tour et s'éloigne en battant bruyamment des ailes, laissant admirer son plumage lustré.
- Ces palmipèdes sont parfois cruels. Dans les canaux qui parcourent Annecy j'ai vu un cygne en étriller un autre à grands coups de bec et s'acharner sur lui jusqu'à la mort, me dit-il.
- Je n'aurais pu assister à un tel spectacle. Aimez-vous les animaux ?
- Oui, mais en liberté. Il y a quelques années dans le parc ornithologique des Dombes j'ai observé un aigle royal enfermé dans une cage exiguë. Bien qu'il fut captif son attitude était empreinte de fierté et de noblesse. Le regard fixé sur l'horizon ce prince des nuées rêvait de grands espaces, de pics rocheux, de longs vols-planés et d'une compagne avec laquelle il aurait partagé sa vie aventureuse et libre.
- Et les animaux de compagnie ?
- Je n’en ai pas.
- Quelle aurait été votre attitude si j'étais venue avec un basset ?
- J'ai vécu chez mes parents dans une maison entourée d'un grand jardin. Notre chienne Dikie s'y ébattait en toute liberté. Quant au chat Mickey son territoire allait bien au delà des limites de la propriété ; il chassait dans tout le voisinage et pouvait disparaître pendant plusieurs jours.
- Vous n'avez pas répondu à ma question.
- Je préfère m’abstenir. Je ne prendrais pas le risque de vous déplaire après seulement quelques instants de conversation.
Cette répartie augure un caractère qui ne doit pas se laisser facilement fléchir.
- Avez vous le goût des voyages ?
- Oui, notamment pour les émotions qu'ils suscitent. Lorsque j'ai aperçu pour la première fois la cathédrale de Strasbourg j'ai été enthousiasmé par l'élégance et la pureté de son architecture. En voyant sa flèche s'élancer vers le ciel j’ai ressenti de façon palpable la foi qui animait ses bâtisseurs. Autre source d'émotion, l'Egypte pharaonique. Dans la vallée des Rois, à l'intérieur du tombeau du noble Ramose, des bas-reliefs évoquent les différents aspects de la vie quotidienne du jeune couple qui vécut en ce lieu il y a vingt siècles. L'amour qui les unissait est représenté de façon si vivante que nul ne s'étonnerait de voir soudain cet homme et cette femme se détacher de la muraille et s'étreindre tendrement sous nos yeux.
En l'écoutant je me rends compte que je n'ai plus envie d'en découdre ; je m'étais pourtant promis de ne pas le ménager.
- Vous m'avez dit être avocat.
- Oui, sans en avoir la vocation.
- Peut-on être satisfait de son métier quand on l'exerce sans passion ?
- Certainement, il suffit de le faire sérieusement. Le plus important c'est la passion de vivre. Rien n'est jamais définitivement acquis. Il faut savoir se remettre en cause, orienter différemment son existence. Je souscris à la formule de Shakespeare qui fait dire à Falstaff : "Vivre, c'est piétiner les rois". En effet, tout est possible.
- J’espère que…tout n’est pas permis ! Et les femmes ? Elles constituent à l'évidence un de vos centres d'intérêt, mais je ne crois pas qu'elles puissent vous faire perdre la raison.
- C'est vrai, sans doute parce que je place la liberté au dessus de tout ; ce qui suppose la faculté de se déprendre de soi et des autres. Ainsi, je préfère les émotions esthétiques aux passions amoureuses.
- Quel est, à cet égard, votre plus récent coup de coeur ?
- Un tableau de Monet exposé au Musée d’Orsay montre un paysage enneigé où le temps semble s'être arrêté pour l'éternité. Dans ce silence glacé une pie solitaire juchée sur une barrière de bois s'accorde un moment de repos. Le contraste entre son plumage noir et la blancheur immaculée de la nature qui l'entoure est d'une telle beauté que l'on reste figé d'admiration.
- Je suis originaire du nord de la France. J'aime l'hiver, les arbres couverts de givre, le crissement des pas dans la neige poudreuse.
- J'appartiens au contraire au monde méditerranéen.
- Qu'entendez vous par la ?
- A l'instar d'un coquillage placé contre l'oreille la Méditerranée résonne constamment en moi. Elle m'a gratifié d'une sensibilité particulière qui est un signe de reconnaissance entre les êtres et les choses qui sont attachés à ses rivages, ainsi qu'une façon d'appréhender le monde et de concevoir la vie.
- Dans l'entreprise de travaux publics pour laquelle il travaillait, mon mari assurait la direction de grands chantiers, parfois à l’étranger. Nous avons vécu un an et demi à Alexandrie et six mois à Athènes. Ces séjours m'ont laissé de merveilleux souvenirs ; je comprends l'attrait qu'exerce cette mer si particulière où, comme l'a écrit Jean Giono "depuis des millénaires s'échangent les meurtes et l'amour". A La Rochelle, loin de vos racines, n'êtes-vous pas perdu ?
- Non, la Méditerranée est en moi comme si elle faisait partie de mon code génétique. Ainsi que l’a si bien écrit André Suarès, «la mer et le vent son mon climat, le soleil me nourrit. Les hommes nés sur cette terre sont nés dans la lumière et ne peuvent vivre que pour elle». Quel que soit le lieu où je vis je conserve cette identité.
Nous prenons place sur un banc. Détendue, j'allume une cigarette. Je constate que mon compagnon m'interroge peu ; au contraire, je suis avide de mieux le connaitre.
Sur le chemin du retour il m'invite au Café de la Tour. J'accepte malgré la promesse que je m'étais faite de ne pas lui accorder plus de deux heures, lesquelles sont déjà largement écoulées.
Le port est à nos pieds ; à l'horizon le soleil couchant embrase une partie du ciel. Confortablement installée je prends plaisir à être l'objet des regards de mon vis-à-vis. C'est une sensation très agréable que j'avais oubliée.
Après qu'il m'eut déposée devant la maison je fus bien obligée d'admettre que pour la première fois depuis le décès de mon mari je m'étais évadée de ma solitude et intéressée à une autre personne.
Mon coeur est en joie car je pense qu'il s'agit là d'un début de convalescence. Au moment de me coucher j'embrasse la photo de François posée sur la table de chevet et dis tout haut : " J'ai l'impression aujourd'hui de t'avoir trompé, ne m'en veux pas je t'aime toujours".
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23.05.2006
Un bouquet de poèmes méditerranéens
"Anthologie" (du grec anthos, fleur, et de legô, je cueille), c'est-à-dire collection ou choix de fleurs, se dit figurément d'un recueil de petits poèmes ou pièces de vers choisies, que les Grecs nommaient généralement épigrammes.
Il vous est sans doute arrivé de vous promener dans la nature un jour de printemps afin de cueillir un bouquet de fleurs sauvages.
Vous le composez au hasard des chemins au gré de votre fantaisie, sans aucun a priori, en vous laissant guider par vos impressions visuelles et vos états d'âme du moment.
Le bouquet de poèmes méditerranéens que je vous offre ici a été constitué de la même façon. En partant de quelques mots clés lancés sur "Google" je suis allé à la rencontre (et surtout à la découverte) de poètes qui appartiennent au monde méditerranéen ou y puisent leur inspiration.
En "surfant" sur Internet une multitude d'auteurs ont défilé sur l'écran de mon ordinateur. J'en ai choisi quelques uns parmi les moins connus, morts ou vivants, anciens ou modernes, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, en cherchant à composer un "bouquet" varié pour donner un aperçu de la poésie méditerranéenne à travers différentes cultures. Tout en sachant que je n'ai aucune compétence particulière en la matière.
L'anthologie proposée ne prétend pas être représentative de toute la richesse et la diversité de cette poésie, ni établir une hiérarchie des valeurs. Les poèmes retenus ne sont sans doute pas les plus caractéristiques de l'oeuvre de chacun des auteurs car ils ont été choisis en fonction de ce que j'ai pu trouver sur la "toile" et copier sans enfreindre aucune interdiction de reproduction. Je souhaitais que l'ensemble ne soit pas trop long (une douzaine de poètes) et constitue seulement une "mise en bouche" pouvant donner envie d'aller plus loin dans la connaissance de cet univers poétique centré sur la mer et la lumière mais où la violence est souvent présente.
Mon bouquet n'est donc pas une "composition" fondée sur la recherche d'une harmonie, mais la réunion de quelques "fleurs" qui ont éveillé mon intérêt et fait naître une émotion.
Pour la présentation, un seul critère : l'ordre alphabétique.
*****
Jean AMROUCHE.
Né en 1906 d'une mère romancière, elle-même née illégitime et convertie au christianisme dans un pays qui ne répugne pas à la dénonciation de l'apostasie, Jean (El Mouhoub) commence à écrire dès les années trente. Sa vie durant, il ne cessera de ferrailler contre la déchirure d'une conscience écartelée entre l'âme d'une origine (Algérie) et l'esprit d'un pays d'adoption (La France) : "si la France est l'esprit de mon âme, l'Algérie est l'âme de cet esprit". Comme il l'expliquera plus tard dans "L'éternel Jugurtha" tout Maghrébin est un poète de naissance et toujours prédestiné à l'appel mystique. Ses deux recueils Cendres et Etoile secrète, poèmes de la déchirure, de la solitude et de l'exil, sont très fortement empreints de mysticisme. Le poète cherche dans la lumière et la foi un moyen de faire cesser l'exil et d'atténuer le déracinement.
Etoile secrète.
J'ai respiré la chair du monde et le monde dansait en moi, j'étais à l'unisson de la sève, à l'unisson des eaux courantes, de la respiration de la mer. J'étais plein du rêve des plantes, des collines ensommeillées comme des femmes après l'amour.
Mais j'ai perdu l'esprit d'enfance, l'accord parfait aux Rythmes Saints. Ma bouche s'est emplie de l'âcre saveur de la connaissance et la musique du monde qui ruisselait au printemps de l'enfance peu à peu s'est évanouie dans le pas solitaire du sang.
Entre les Choses solitaires où flotte un souvenir de Lumière s'est épaissie la nuit de l'homme.
Adieu au pays natal.
Dresse-toi devant moi, mon fils, pour que je me souvienne de ta taille
Je veux aller trouver ma famille
Un cercle de mains caressantes,
De douces mains humaines
Où l’oubli soit enclos.
Je veux aller trouver ma vraie famille humaine
Sous les branches bombées de l’olivier bruni
Et les pentes à nu de ces collines bleues
Le désespoir dormait.
Et le ciel inclément sur ces masses perdues à jamais
Dans la Mort impalpable et splendide,
Versait sa fraîcheur bleue
La vie légère s’envolait des fleurs violettes des pêchers
Et dans le fond des ravins bleus
Chantait l’eau de la Miséricorde
Je veux trouver les anges de mes frères,
Dans le pays muet que renferme mon cœur.
Ames, ô Ames des Morts !
Sous le schiste trié
Les olives pleuraient sur vos os oubliés,
Mais l’huile ensoleillée ne pourra plus jamais,
Pourtant, jamais,
Redonner la jeunesse à vos membres séchés.
Coulez-vous dans le ciel,
A l’heure où l’épervier,
Autour des gouffres bleus
Enroule son vol silencieux.
Est-ce vous, ô voyageuses de l’éternelle angoisse,
Qui traversez la foule des étoiles innombrables,
Dans le ciel noir où mon étoile, un jour, me fera signe ?
Mais, sa place,
Celle de votre enfant, malgré vous, malgré lui
Prisonnier de ces os rendu au schiste sec,
Mais, ma place,
Celle de votre fils aux membres ligotés
Où, où est-elle ?
Je voudrais reposer dans ma famille humaine,
Celle qui fut livrée à une sombre haine
Mais qu’un dieu délivrera sur mon Mont d’Oliviers
Pareil aux troncs noueux des arbres de chez nous
Ces sépulcres offerts au soleil dévorant,
Ces femmes ravinées dont les mains sont tendues
Aujourd’hui, aujourd’hui, j’abandonne ce lieu
Où j’ai cru si longtemps que mes pieds poseraient
Pour jamais, avinées dont les mains sont tendues
Non vers ce ciel trop pur,
Mais vers les mains fermées des enfants en allés
Vers le pays de l’or et du travail facile.
J’appareille aujourd’hui vers une autre colline,
Un pays jamais vu par des regards humains,
Sous un arbre aux bras longs comme un regard de mère…
*****
Mahmoud DARWICH
Mahmoud Darwich est né en 1941 près d'Acre, port du Nord de la Palestine. Il connut l'exil dés 1948. Sa famille se réfugia alors au Liban, puis revint clandestinement en Palestine en 1950. Réfugié dans son propre pays, assigné à résidence durant plusieurs années à Haïfa, il quitte la Palestine en 1970 pour Le Caire, puis Beyrouth. Tunis et Paris furent ensuite ses principales résidences jusqu'aux accords d'autonomie de 1994.
Il réside aujourd’hui à Ramallah. Considéré comme l’un des chefs de file de la poésie arabe contemporaine, et animateur d’une des principales revues littéraires, Al-Karmel, ses poèmes lui vaudront d'être emprisonné à cinq reprises entre 1961 et 1967. Mahmoud Darwich est la voix de la Palestine. Il est celui qui a forgé les chants de l'exil, celui qui a dessiné les rêves, les regrets, les désirs d'une identité irréductible. Il est aussi celui qui renouvelle tous les thèmes enracinés dans la langue arabe, usant de ce que l'on peut appeler une modernité harmonieuse, qui puise dans la tradition assez d'énergie pour s'octroyer de nouveaux espaces : des espaces libres où la douleur se change en joie, et l'amour codifié en amour inspiré, sensuel, fervent.
Dispositions poétiques.
Les étoiles n’avaient qu’un rôle :
M’apprendre à lire
J’ai une langue dans le ciel
Et sur terre, j’ai une langue
Qui suis-je ? Qui suis-je ?
Je ne veux pas répondre ici
Une étoile pourrait tomber sur son image
La forêt des châtaigniers, me porter de nuit
Vers la voie lactée, et dire
Tu vas demeurer là
Le poème est en haut, et il peut
M’enseigner ce qu’il désire
Ouvrir la fenêtre par exemple
Gérer ma maison entre les légendes
Et il peut m’épouser. Un temps
Et mon père est en bas
Il porte un olivier vieux de mille ans
Qui n’est ni d’Orient, ni d’Occident
Il se repose peut-être des conquérants
Se penche légèrement sur moi
Et me cueille des iris
Le poème s’éloigne
Il pénètre un port de marins qui aiment le vin
Ils ne reviennent jamais à une femme
Et ne gardent regrets, ni nostalgie
Pour quoi que ce soit
Je ne suis pas encore mort d’amour
Mais une mère qui voit le regard de son fils
Dans les œillets, craint qu’il ne blessent le vase
Puis elle pleure pour conjurer l’accident
Et me soustraire aux périls
Que je vive, ici là
Le poème est dans l’entre-deux
Et il peut, des seins d’une jeune fille, éclairer les nuits
D’une pomme, éclairer deux corps
Et par le cri d’un gardénia
Restituer une patrie
Le poème est entre mes mains, et il peut
Gérer les légendes par le travail manuel
Mais j’ai égaré mon âme
Lorsque j’ai trouvé le poème
Et je lui ai demandé
Qui suis-je ?
Qui suis-je ?
Etat de siège traduit de l’arabe par Elias Sanbar
Inscris !
Je suis Arabe
Le numéro de ma carte : cinquante mille
Nombre d’enfants : huit
Et le neuvième... arrivera après l’été !
Et te voilà furieux !
Inscris !
Je suis Arabe
Je travaille à la carrière avec mes compagnons de peine
Et j’ai huit bambins
Leur galette de pain
Les vêtements, leur cahier d’écolier
Je les tire des rochers...
Oh ! je n’irai pas quémander l’aumône à ta porte
Je ne me fais pas tout petit au porche de ton palais
Et te voilà furieux !
Inscris !
Je suis Arabe
Sans nom de famille - je suis mon prénom
« Patient infiniment » dans un pays où tous
Vivent sur les braises de la Colère
Mes racines...
Avant la naissance du temps elles prirent pied
Avant l’effusion de la durée
Avant le cyprès et l’olivier
...avant l’éclosion de l’herbe
Mon père... est d’une famille de laboureurs
N’a rien avec messieurs les notables
Mon grand-père était paysan - être
Sans valeur - ni ascendance.
Ma maison, une hutte de gardien
En troncs et en roseaux
Voilà qui je suis - cela te plaît-il ?
Sans nom de famille, je ne suis que mon prénom.
Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux... couleur du charbon
Mes yeux... couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kefiyyé avec son cordon bien serré
Et ma paume est dure comme une pierre
...elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère c’est
L’huile d’olive et le thym
Mon adresse :
Je suis d’un village isolé...
Où les rues n’ont plus de noms
Et tous les hommes... à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Inscris !
Je suis Arabe
Et te voilà furieux !
Inscris
Que je suis Arabe
Que tu as rafflé les vignes de mes pères
Et la terre que je cultivais
Moi et mes enfants ensemble
Tu nous as tout pris hormis
Pour la survie de mes petits-fils
Les rochers que voici
Mais votre gouvernement va les saisir aussi
...à ce que l’on dit !
DONC
Inscris !
En tête du premier feuillet
Que je n’ai pas de haine pour les hommes
Que je n’assaille personne mais que
Si j’ai faim
Je mange la chair de mon Usurpateur
Gare ! Gare ! Gare
À ma fureur !
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Benjamin FONDANE
Ecrivain français et roumain, poète et penseur existentiel, essayiste, dramaturge, cinéaste et critique, Fondane, tout en étant un “moderne”, s’est tenu à distance des avant-gardes, des systèmes littéraires ou politiques.
Né en 1898 à Jassy , Benjamin Wechsler choisit le nom de Fundoianu pour faire son entrée en littérature. Ecrivain précoce, il laisse une œuvre considérable en langue roumaine. Aujourd'hui il est considéré en Roumanie comme un grand poète moderne. Fondane appartient à cette lignée d'écrivains roumains qui se laissèrent séduire par le rayonnement de la littérature française. A l'âge de 25 ans, il débarque à Paris, où il devient Benjamin Fondane. Il travaille dans une compagnie d'assurances, y rencontre Geneviève Tissier, qu'il épousera. Ensuite il entra aux studios Paramount comme scénariste. Dès son arrivée à Paris, il s'est mis à écrire en français. En 1933 paraissent simultanément son essai, fort remarqué, "Rimbaud le voyou" et son poème "Ulysse". Ayant obtenu la nationalité française en 1938, Fondane est mobilisé en 1940. Fait prisonnier, il s'évade; repris, il est relâché pour raisons de santé. Fondane ne changea pas de domicile, malgré les exhortations de sa femme et de ses amis. Il sera arrêté le 7 mars 1944 et interné à Drancy avant d’être déporté à Auschwitz où il mourra début octobre 1944.
L’oeuvre poétique de Fondane apparait comme une odyssée existentielle comprenant essentiellement quatre longs poèmes : Ulysse, Titanic, L’Exode, Le Mal des Fantômes.
Plus proche de l’Ulysse de Dante que de l’homme sage et mesuré de l’Odyssée, l’Ulysse de Fondane ne se confond ni avec le premier ni avec le second. La structure mythique lui sert de repoussoir, permettant de mettre en valeur, par contraste, sa différence. Né, non à Ithaque, mais à Jassy, dans une “ville de petits juifs accrochés à l’air”, son errance rappelle un exode ancien. Ce voyageur se révolte contre un destin imposé, il refuse d’en être passivement le jouet, réclamant un sens et un lieu, se situant dans l’Histoire et contre l’Histoire :
“Je pose mon poing dur sur la table du monde, je suis de ceux qui n’ont rien, qui veulent tout, je ne saurai jamais me résigner.”
La figure de l’émigrant, cet exilé sans terre ni langue, qui se confond parfois avec le Juif errant, hante de manière obsédante la poésie de Fondane :
Je ne suis pas le pilote
de ce bateau que les aubes ont lavé à grande eau
et les soirs. Je n'ai pas
le droit de commander aux houles
ni mettre de côté
un peu d'écume pour mes vieux jours. Toutes ces autres
écumes, les mouettes,
obéissent à d'autres regards. Je n'ai pas,
voyageur toléré sur le pont, en partage
avec vous, que le droit d'être jeté dessus
le bord, à l'achevé du cycle. De ce droit
ce n'est pas mon dessein d'user. Je vous respecte
marins et vous pilote,
je vous serre la main, commandant. Sur ce pont
vous êtes tous chez vous. Oui, mais moi-même
je ne suis pas d'ici
et me laisse laver par les aubes. Je triche.
Je ne partage pas votre vie. Ma sueur
ne se joint pas à votre travail. Mon visage
est loin. Oui, mais le soir
sous la lampe j'exprime le jus de la journée
sous mon pressoir. Le temps est fini. On commence
un autre voyage. Mais là
nous voyageons ensemble
dans un poème dont je suis le pilote
en un temps, en un temps où il n'y a pas de temps.
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Rivka KHAYAT
Une femme qui fait de la poésie en amateur et dont j'ai trouvé les oeuvres sur le site "Cercle des poètes juifs".
Terre, ciel et mer.
Sols de Verre ébréché
Recouvrant la Terre calcinée
Vois au Profond
Ce que Cache le Tréfonds
Gorges infiltrées du Démon
Prêt à éructer son Poison
Méfies-toi si tu touches Terre
Ne la prends pas pour ta Mère
Elle te réserve des Cythères
Chargées telles de riches galères
Mets les Voiles, quitte Terre
Pour t’envoler dans les Airs
Tu rêves de t’approcher du Père
La Direction du Ciel, c’est la Mère
Le Temps presse, le Maître s'impatiente.
J’ai rendez-vous à Jérusalem
Mon avenir est en Haleine
J’ai rendez-vous devant le Kotel
Mon devenir est Eternel
Le temps presse, Mon Maître s’impatiente
Juifs errants, Réjouissez-vous, abandonnez vos tentes
Exilés éparpillés sur cette Terre
Tendez l’oreille, pour vous gronde le Tonnerre
Déchirez le voile devant vos yeux
Ouvrez votre cœur à l’Elan vertueux
Dénouez les liens qui vous ont meurtris
Déposez le fardeau des souffrances de Vie
Pressez le pas pour accueillir Isaîe et le Messie
Comme il est annoncé dans les Prophéties
Vous avez payé votre Passage
En subissant d’incessants Esclavages
En rejoignant Jérusalem le cœur léger
Vous vous retrouvez sur le chemin d l’Eternité
Pressez le pas, passez la Porte de la Clémence
Votre Ame languit de s’Elever dans Sa Gloire Immense.
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MELEAGRE DE GADARA
Méléagre naquit en Syrie, à Gadara, vers 140 av. J.-C., dans une famille fortunée. Jeune encore, il quitta sa ville natale pour s’installer à Tyr où il se consacra aux amours et à la volupté. Il mourut aux environs de l'an 70 avant J;C dans l’île de Cos. Poète et érudit, Méléagre aurait composé quelques 800 épigrammes et la première anthologie poétique de l’histoire : la "Couronne" qui fut sans cesse remodelée jusqu’à donner "l’Anthologie palatine" que nous connaissons aujourd’hui. De son œuvre poétique, subsistent cent trente-quatre épigrammes dont plus de cent sont consacrées aux sentiments amoureux du poète qui concernent aussi bien les hommes que les femmes.
La peine a commencé de me palper le cœur :
c'est que le chaud Eros, en passant, d'aventure, me l'a griffé du bout de l'ongle :
et souriant, il m'a dit :
“Tu auras la suave blessure :
tu l'auras, cette fois encore, pauvre amoureux, consumé par les feux de ce miel qui dévore !"
Et depuis, en voyant Diophante, fleur nouvelle chez les adolescents, je ne puis résister... et fuir, pas davantage !
Printemps.
L'hiver venteux loin de notre aire a disparu;
Pourpre sourit, portant des fleurs, ô printemps, ta saison;
La terre sombre tendrement s'est recouverte d'herbe;
Aux arbres dans leur sève, nouvelle est la chevelure de feuilles.
Ceux dont la douce boisson, nourricière, est la rosée de l'aurore,
Les prés se rient, pendant que s'ouvre la rose.
Il a joie dans sa flûte, le berger parmi les monts qui chante
Et les blancs chevreaux font plaisir au pâtre des chèvres.
Déjà naviguent sur les vastes flots les matelots
Au souffle sans péril du zéphyr qui des voiles fait des seins.
Déjà l'on crie Évohé pour celui qui porte les raisins, Dionysos,
Des fleurs en grappe couronnent les cheveux, des fleurs de lierres.
Aux travaux savants celles qui naissent des bœufs, les abeilles,
Si beaux, sont occupées; dans leur ruche posées elles travaillent
La blanche et fraîche et poreuse beauté de la cire.
Partout les oiseaux, race à la claire voix, chantent,
Les alcyons sur les flots, les hirondelles autour des toits,
Les cygnes au bord du fleuve et sous le bois le rossignol.
Si donc dans les forêts la joie vient au feuillage et si la terre fleurit,
Si siffle le berger, si s'ébattent les laineux troupeaux.
Si les matelots naviguent, si Dionysos mène les chœurs,
Si chantent les êtres ailés, si travaillent les abeilles,
Ne doit-il pas aussi, le poète, au printemps bien chanter?
(la traduction est de Simone Weil)
*****
Sara NAOR
Elle semble faire de la poésie en amateur. Ses oeuvres sont publiées sur le site "Cercle des poètes juifs".
Un havre de sérénité
Vierge et si pur était l’Eden
Quand à l’origine fut créé
Modèle et symbole réel
Des forces de l’humanité
Loin de la folie des hommes
Y régnait la Fraternité
La Beauté naturelle en somme
Concevait la base érigée
Je me rappelle le monde en paix
Un havre de sérénité
L’amour, le temps avaient un sens
Et on parlait d’éternité
Les hommes étaient des élections
Conscients de ce qu’on leur donnait
Si belle fut la création
Ils honoraient la vérité
Entre-temps vint le temps du mal
Des conflits, des guerres, et la haine
S’empara de la terre miracle
En y obstruant le soleil
Comment en est-on arrivé
A la misère, la pauvreté
A l’égoïsme, à la violence
La disgrâce et la décadence
Je me rappelle le monde en paix
Un havre de sérénité
L’amour, le temps avaient un sens
Et on parlait d’éternité
Les hommes étaient des élections
Conscients de ce qu’on leur donnait
Si belle fut la création
Ils honoraient la vérité
Perversions et prostitution
Rejet de l’autre, exploitation
Prirent la place insensée
Des dominants sur dominés
Mais où est donc passé le rêve
Le chemin de la liberté
De l’expression et du respect
Condamnant même les sonnets
Nous lutterons, nous nous battrons
Pour refonder un monde en paix
Ce havre de sérénité
Où l’on parlait d’éternité
Les hommes sont des élections
Conscients de la réalité
Ils s’uniront le bras levé
Et…Célèbreront la création
*****
Cécile OUMHANI.
Agrégée d'anglais, Cécile Oumhani a consacré son Doctorat d'études britanniques à Lawrence Durrell. Elle est maître de conférences à l'Université de Paris 12. Ce n'est sans doute pas par hasard si elle a choisi de consacrer sa thèse à un écrivain dont l'œuvre est ancrée dans le monde méditerranéen. Auteur de plusieurs recueils de poèmes, de nouvelles et de romans, son écriture finit toujours par trouver son ancrage en terre méditerranéenne. Et pourtant son univers d'écriture n'en est pas moins le lieu d'un questionnement qui est celui de l'homme dans une perspective plus large. Son oeuvre poétique comprend notamment Chant d'herbes vives, Voix d'Encre, 2003, Des sentiers pour l'absence, Le Bruit des autres, 1998.
Et l'abondance de vies nouvelles
Frêle tracé figuré sur l'onde
Bref cercle magique
Avant l'appel venu secouer
Les parois du silence
Conviant l'homme qui passe
À la béance des cendres
Naufrage
De ce que l'on a trop espéré.
Chant d'herbes vives (extrait)
Ne craignons pas la nuit
Quand elle se repaît de nos corps
Et cerne l’ovale des visages
Poussons notre barque vers l’abîme silencieux
Où le pré suspend son souffle
Sous la ramure des chênes
Défaisons nos amarres
Lisons aux contours de la pénombre
La vaste histoire dont nous ne connaissons
Que le discret ressac à notre berge
Resterons-nous aveugles en la demeure
Où cordes dociles nous vibrons
Des accents de l’énigme primordiale ?
*****
Amina SAID
Amina Saïd est née en 1953 à Tunis d'une mère dauphinoise et d'un père tunisien. Elle vit depuis de nombreuses années à Paris, où elle a fait des études de langues et de littérature anglophone à la Sorbonne.Elle a publié une dizaine de livres, dont huit recueils de poèmes. Deux de ses recueils, "Feu d'oiseaux" et "L'une et l'autre nuit", ont reçu : l'un, le prix Jean-Malrieu décerné par la revue Sud (Marseille, 1989) et l'autre, le prix Charles-Vildrac de la Société des gens de lettres (Paris, 1994). Elle collabore à diverses publications littéraires et universitaires, donne des récitals de ses poèmes, participe à des rencontres littéraires en France et à l'étranger, et anime des ateliers d'écriture. Elle est membre du jury du prix Max-Pol-Fouchet (poésie).
L'élan le souffle le silence
le rêve de l'âme l'instant d'éternité
l'ombre transfigurée de ma mort
ce qui en moi vainement te cherche
tout commence et meurt avec les racines
calcinées du soleil sur le monde
car de toi me vient une part de lumière
mirage d'île sur l'écume de la mer
ainsi je ne dis pas, je chante je brise la lumière pour que de toi elle se multiplie
je peins mes paupières aux couleurs de la terre
mes yeux se ferment sur une idée de la beauté
que tu portes comme une pudeur intime
je sème les pierres blanches de ma mort
je vole une minute de vie
à la courbe légère du temps
car de toi me vient une part de lumière
mirage d'île sur l'écume de la mer
je suis au monde comme un fruit
triste et heureux de la bouche qui l'embrasse
la voix de l'aube se mêle à la tienne
ainsi je ne dis pas, je chante
ce qui en moi vainement te cherche
depuis le jour où mes ombres
s'éparpillèrent autour de moi
crépuscule ébloui de la face d'un dieu barbare
le jour où une théorie d'oiseaux innocents
survola le mirage de mon île
rêve pur incisé dans la chair du temps
ainsi libre captive je m'achève et renais
avec la nuit ses miracles lumineux
apparu disparu avec l'impétuosité du printemps comme un corps nu dans la lumière éteinte
une étoile lyrique dans la nuit ensorcelée
tu me gratifias d'une esquisse de sourire
depuis je célèbre le tumulte intérieur
ma folie de femme lentement détruite
puis reconstruite le profil d'un sourire
qui s'étend sur le silence de mon poème
femme de peu de mots qui écrit
qui écrit comme si elle savait comment
mon histoire a la tristesse à fleur de corps l'aérienne innocence des ténèbres
*****
Jean-Charles SEBAOUN
Professeur de formation, Jean-Charles SEBAOUN a enseigné la philosophie, puis l'anglais. Après quelques années dans le public, il crée une école -devenue lycée- qu'il dirige durant trente ans environ. Désormais, ayant arrêté cette activité, il consacre une partie de son temps à la poésie, une autre à traduire certains ouvrages, une autre à pratiquer du sport. Il aime la musique, goût partagé par son fils jeune compositeur classique. La littérature est également un domaine dans lequel vont ses préférences.
Odeurs.
Comme si je voyais une fleur en prison
La nuit qui reste au ciel la mer qui se retire
La beauté qui vieillit sur la peau du délire
Et des passés de mots des pensées sans raison
La poésie s’évade et les poèmes cherchent
Des cœurs ou des malheurs des spermes ou des corps
Pour vaincre la laideur et tous ses vieux remords
Enfouis dans l’horreur où des pendus se perchent
Le vent mauvais revient avec sa vieille odeur
Car Verlaine est bien mort son odeur est mauvaise
Le temps mauvais mauvais a rongé sa douceur
Le murmure du temps va libérer ma fleur
Une fleur en prison qui prête sa douleur
A la mort de mon cœur à l’odeur si mauvaise
L'étranger
L'enterrement fut calme et même reposant,
Le soleil a brûlé le cortège impuissant,
Le prêtre avait prié pour le repos de l'âme,
Je n'avais pas pensé à verser une larme.
Cette mort qui troubla mon état quotidien
Je la rendis, un jour, sur la plage de sable
Q'un bizarre étranger, sûrement un vaurien,
Accepta sans bouger, sous un ciel intraitable.
Je rencontrai la fille, unique dans son corps
Qui voulût pénétrer mon cerveau, quadrillé
Par la mort, le soleil et son beau ciel d'été.
Quand je fus condamné, sur les bords de la mer,
L'été et le soleil, d'un long regard amer
Lancèrent des cris d'amour pour saluer ma mort.
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Jean-Claude VILLAIN.
La poésie de Jean-Claude Villain suit un itinéraire qui va des terres foides - Mâcon où il est né - au rivage méditerranéen. Il effectue un voyage tant mental que géographique qui le conduit des ténèbres à la lumière. Cheminement en ce qui concerne aussi le langage de ce poète qui, parti d'une écriture lyrique en est venu à une plus grande sobriété, qui met en valeur ce qui a été dit et refuse le risque de pervertir le poème par un inutile discours.
J'ai baisé la bouche de l'aurore sur le fleuve
limpide l'eau lape les pierres
ride de ses cercles mon corps
suspendu dans le vide
ici l'aigle s'exile
où les sources s'aimantent
laissant au désir une soif
caresse de pieux sur les quais
fendues toutes les rivières
s'abouchent à ce fleuve
en elles le saint travail des étraves
aux sillages un ruissellement d'écume
cette nuit mes amantes ont égoutté sur la mer
les étoiles tombées de leur chevelure
*****
Lucienne VINCENT
Lucienne Vincent est née en 1923 à Alger. Elle enseignera dans diverses écoles d'Algérie de 1942 à 1957 puis quittera son pays natal au moment de l'indépendance pour s'établir en Provence. Après avoir pris sa retraite elle se consacrera pleinement à la poésie tout en s'occupant de son foyer et de sa famille. Son oeuvre poétique est "une géographie de rencontres humaines faites sur les rives méditerranéennes, une géographie des songes et des souvenirs qui les peuplent, un itinéraire classique et historique racontant les prestigieuses civilisations qui y naquirent .... Poésie classique où l'alexandrin domine, où le sens limpide s'entoure d'images et de musicalité magnificentes..." (Marie-Jeannine Salé).
Les Calanques.
Je sais un point du globe où subsiste, c'est sûr,
Du paradis terrestre, une preuve éclatante,
Un merveilleux domaine où la mer palpitante,
Offre à l'humain sejour, sa caresse d'azur !
La côte, sur ce bord, a des caps, des presqu'îles,
Où la vague s'étale entre les rochers nus !
Les sourires du ciel se trouvent retenus,
Dans les limpides eaux des calanques tranquilles !
A l'abri du ressac, l'onde emplit tous les creux,
S'infiltre, se repose en des vasques discrètes,
Où se mirent les pins qui fusent des arêtes,
Ouvrant leurs parasols sur des sentiers pierreux !
Le flot, sans hâte, arrive aux falaises crayeuses !
Il s'étire, se donne; il flâne, se reprend
Couvre le sable doux d'un voile transparent,
S'irise en fins rayons sur des ailes soyeuses !
L'incessant clapotis suit de minces filets,
Sur la trace des pas d'une danse première,
Tandis qu'au fil de l'heure un prince de lumière,
Allume, des soleils sur les menus galets !
Tristesse sur la mer.
Le ciel, sur la mer, tisse un immense pavois
D'ivoire et de corail, d'ambre et de perle !
Eblouissant le flot, sur la plage, déferle !
Indéfiniment, croît la nostalgique voix !
Que répète la vague avec cette navrance
A ton coeur attentif que l'or du soir étreint ?
D'un étrange parfum, l'univers est empreint :
Dans un vertige court le chemin de l'errance !
Amis de tous les temps, qu'êtes-vous devenus ?
Les soupirs, les appels, les pleurs de l'autre monde,
Au gré du souvenir s'éveillent sur une onde !
En fresque, revoici, les visage connus !
Le vent du large coule, égal, intarissable,
Au-dessus de ton front qu'il baigne de fraîcheur !
Sur la houle, palpite un esquif de pêcheur !
La trace de tes pas disparaît dans le sable !
Un oiseau blanc s'élève au-dessus du champ pers :
Ailes ouvertes, seul, roi de l'azur, il passe !
Avec un long cri rauque, il traverse l'espace
Et se fond dans l'abîme où ton âme se perd !
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Kateb YACINE
Kateb Yacine est né en 1929 à Constantine, dans l'Est de l'Algérie. Son père avait une double culture, française et musulmane. Après l'école coranique, il entre à l'école puis au lycée français. Il participe, lorsqu'il a quinze ans, à Sétif à la grande manifestation des musulmans qui protestent contre la situation inégale qui leur est faite. Kateb est alors arrêté et emprisonné pendant plusieurs mois. Il ne peut reprendre ses études et se rend à Annaba, puis en France. De retour en Algérie, en 1948, il entre au quotidien Alger Républicain et y reste jusqu'en 1951. Il est alors docker, puis il revient en France où il exerce divers métiers, publie son premier roman et part à l'étranger (Italie, Tunisie, Belgique, Allemagne...). Ensuite, il poursuivra ses voyages avec les tournées de ses différents spectacles. Il est mort en 1989.
L'oeuvre en fragments (extrait).
Toi, ma belle, en qui dort un parfum sacrilège
Tu vas me dire enfin le secret de tes rires.
Je sais ce que la nuit t'a prêté de noirceur,
Mais je ne t'ai pas vu le regard des étoiles.
Ouvre ta bouche où chante un monstre nouveau-né
Et parle-moi du jour où mon cœur s'est tué !…
Tu vas me ricaner
Ta soif de me connaître
Avant de tordre un pleur
En l'obscur de tes cils !…
Et puis tu vas marcher
Vers la forêt des mythes…
Parmi les fleurs expire une odeur de verveine :
Je devine un relent de plantes en malaises.
Et puis quoi que me dise ma Muse en tournée,
Je n'attendrai jamais l'avis des moissonneurs.
Lorsque ton pied muet, à force de réserve,
Se posera sur l'onde où boit le méhari,
Tu te relèveras de tes rêves sans suite…
Moi, j'aurai le temps de boire à ta santé.
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17.05.2006
Les fondements idéologiques des planisphères et mappemondes
Cette note m’a été inspirée par la lecture d’un article publié dans le "Monde diplomatique" de Février 2006, intitulé "La cartographie, entre science, art et manipulation".
Son auteur, Philippe Rekacewicz, responsable de l’équipe de cartographes qui a préparé l’édition 2006 de "L’Atlas" du "Monde Diplomatique", y expose les enjeux de son métier.
Il montre qu’aujourd’hui comme dans le passé "les Etats les plus puissants de la planète exercent encore une surveillance paranoïaque sur la production cartographique, n’hésitant pas à classer ultrasecrets tous les documents présentant un intérêt stratégique, économique ou militaire. Dans les années 1980, certains pays du Golfe sous-traitant l’impression de leurs cartes à l’Institut géographique national (IGN) français exigeaient que les rotatives soient recouvertes de bâches et protégées par des hommes armés, chargés en outre de détruire la "passe" c’est-à-dire les essais et les chutes préalables au tirage".
Il rapporte également l'anecdote suivante :" En 2004, c'est la prestigieuse revue "National Geographic" qui fit les frais des foudres de Théhéran : dans l'Atlas qu'elle venait de publier, elle parlait du "golfe Arabique" au lieu d'utiliser l'appellation politiquement conforme, "golfe Persique" - la formule la plus exacte serait d'ailleurs "golfe Arabo-Persique". "Nous ne délivrerons plus de visas aux journalistes de "National Géographic" et n'autoriserons plus la diffusion de celle-ci en Iran tant qu'ils n'auront pas corrigé cette erreur" déclara le directeur pour les médias étrangers au ministère de la culture et de l'orientation islamique qui exerce sa tutelle sur la presse. Le porte-parole du gouvernement lui-même répéta en conférence de presse :"Nous défendrons l'identité historique du golfe Persique, n'accepterons aucune falsification et prendrons les mesures légales".
Selon Philippe Rekacewicz "la carte géographique n'est pas le territoire. Elle en est tout au plus une représentation ou une "perception". La carte n'offre aux yeux du public que ce que le cartographe (ou ses commanditaires) veut montrer. Elle ne donne qu'une image tronquée, incomplète, partiale, voire trafiquée de la réalité. Voilà de quoi sonner le glas des illusions de cette partie du public qui lit la carte comme un fidèle reflet de ce qui se passe sur le terrain".
L’auteur observe à cet égard que "la confusion dans l’esprit des lecteurs, vient de la forme finale de la carte : des images belles, précises, parfois très fouillées et surtout imprimées, ce qui lui donne une légitimité presque absolue, en particulier quand elle est estampillée par des Etats, des institutions nationales ou internationales réputées et reconnues. La carte devient alors soit une œuvre de contemplation, soit l’objet d’un odieux complot contre un pays ou une communauté. Même les cartes topographiques les plus détaillées font l’objet d’une pensée et d’une construction minutieuses, chacun de leurs éléments étant soigneusement choisi : certains sont renforcés, d’autres disparaissent. Cette sélection d'objets et d'événements, comme d'ailleurs le choix des représentations visuelles qui les symbolisent, relève exclusivement de la responsabilité des producteurs de la carte, qui voient s'ouvrir devant eux les portes de l'imagination et de la créativité, mais aussi celles du mensonge et de la manipulation".
Il faut s'y résoudre : une carte de géographie n'est jamais neutre, elle est porteuse d’idéologie. Elle signifie autant qu’elle décrit ; elle cache souvent autant qu’elle montre.
Tous les éléments servant à la confection des cartes de géographie peuvent être utilisés à des fins idéologiques. Philippe Rekacewicz rappelle par exempe que "deux ou trois générations d’élèves gardent en mémoire les couleurs cartographiques de la guerre froide : le rouge pour les méchants et le bleu pour les gentils, un bleu calme et pacifique qui, selon Michel Pastoureau, représente la couleur préférée de tous les pays occidentaux, car il n’agresse pas, ne transgresse rien. Et pourtant…l’Organisation du traité de l’Altantique Nord n’a rien de pacifique".
La lecture de cet article de presse m’a rappelé une discussion que j'avais eu avec un géographe à l'occasion d'un colloque organisé à Lyon il y a quelques années et qui avait porté sur des fondements idéologiques des planisphères. Ce sujet était venu dans la conversation lors d'une promenade dans le Parc de la tête d’or, devant l'édifice commémorant la tenue du « G 7 » en 1996. Ce monument représente un groupe de sept personnes qui, en faisant levier, tente de soulever la planète pour la faire avancer, planète sur laquelle n’apparaissent que les 7 Etats privilégiés. Irrité par ce symbole de l’hégémonie des grandes puissances le géographe dont il s'agit m'avait parlé des soubassements idéologiques qui inspirent généralement l'élaboration des planisfères.
Un planisphère (on peut utiliser aussi le terme plus désuet de "mappemonde") est une carte où l'ensemble du globe terrestre est représenté en projection plane, celle-ci pouvant revêtir différentes formes : par exemple deux hémisphères, occidental et oriental, séparés et accolés, ou une projection rectangulaire (c'est le cas de la projection de Mercator, datant du XVIè siécle, qui reste aujourd'hui celle la plus couramment utilisée en France).
Généralement, lorsque nos concitoyens regardent un planisphère, ils le font sans a priori critique. Ils croient qu'il s'agit d'un document d'objectif, d'une représentation du monde tel qu'il est. Il est d'ailleurs rare qu'ils soient incités d'une façon ou d'une autre à s'interroger sur ce point. Pourtant, ce n'est là qu'une illusion. Car dès qu'on projette une sphère sur une surface, on donne à cette projection des bords, un haut, un bas et un centre. Ainsi voit-on, sur nos cartes, l'Australie en bas à droite, à gauche l'Amérique, l'Afrique sous l'Europe, et au centre l'Europe. Vision neutre ? Evidemment pas : « L'Europe, qui est à l'origine de la mondialité, a ordonné la figure de la Terre autour d'elle », écrit le géographe Christian Grataloup, l'un des participants au colloque organisé en décembre 2002 par l'université Paris-VII sur le thème "Apprendre l'histoire et la géographie à l'École (du primaire au lycée)". Toujours selon le même auteur "la nécessité de tracer des limites et des repères comme les points cardinaux, conduit à représenter un monde plat; cela s’apparente à un message subliminal car la multiplication des planisphères amène à penser le monde plat. D’où la nécessité de varier les représentations du monde car on a le devoir de montrer que l’on ne voit que ce que l’on donne à voir".
J'ai lu sur Internet un article érudit de Corin Braga intitulé "Mappemondes fantasmatiques. Principes non-empiriques qui régissent l’imaginaire cartographique" (adresse : http://lett.ubbcluj.ro/~echinox/caiete5/05.html). L'auteur nous explique que : "L’Antiquité et le Moyen Âge ne pensaient pas le monde sur les mêmes coordonnées que l’Âge moderne... Les mappemondes des civilisations classique et chrétienne différaient des nôtres non seulement par l’ampleur des données et la rigueur de la notation cartographique, mais surtout par l’esprit dominant qui organise les géodésiques de la représentation mentale de l’espace. Le principe de construction de l’image du monde utilisé par l’homme antique ou médiéval était radicalement distinct des principes déployés par l’homme moderne. Il se subordonnait à une vision que Fernand Denis et Carolly Erickson avaient définie comme un monde enchanté. La « vision enchantée » est régie par un système de règles qui n’utilise pas les dichotomies entre le réel et l’imaginaire, le naturel et le surnaturel, la tradition reçue et la vérification empirique. Elle fait appel à des critères de validation du vrai qui ont été écartés par la science moderne, tel que le respect inconditionnel des sources, la déduction à partir d’un modèle absolu (révélé), le principe de l’harmonie géométrique.. Cette véritable « installation » cognitive a produit des cartes où la géographie sacrée déduite du corpus mythologique classique, de la Bible ou de la tradition patristique surplombe la géographie empirique, dans un processus d’adaptation réciproque. Explorer les mappemondes de l’Antiquité et du Moyen Âge revient à identifier les scénarios sacrés et les histoires saintes de l’humanité déployées sur l’espace".
Poursuivant son analyse Corin Braga indique que "les études postcoloniales contemporaines se sont appliquées à la déconstruction des raisons cachées de la géographie symbolique. Dans la plupart des cas, ces constructions symboliques cachent, paraît-il, des intentions coloniales non-déclarées. Une mauvaise conscience et l’incapacité de contenir et d’assumer les pulsions répréhensibles poussent les explorateurs à culpabiliser les autres. L’Européen manifeste assez souvent un complexe de supériorité, qui couvre en fait l’avaritia au sens large, le désir de posséder (des esclaves, des richesses, des terres, des titres). Les descriptions de l’ailleurs géographique sont en général fixées sur le canevas d’un discours ethnocentrique et impérialiste qui rejette son objet hors de l’espace et du temps... Mais les tendances expansionnistes ne sont pas les seuls principes à avoir déformé la représentation cartographique. En remontant le fil de l’histoire de la géographie, on retrouve des visions dépendant de normes tout à fait différentes, qui participent assez peu aux motifs de l’idéologie coloniale. Ce que je me propose dans cette étude c’est justement de surprendre, utilisant quelques exemples concrets, quelques lois non-empiriques qui ont présidé à la construction des cartes des âges passés : magiques, religieuses, cognitives, axiologiques, géométriques, esthétiques et d’autorité. Ce n’est qu’à l’âge de la raison, au XVIIe siècle, avec la nouvelle science cartésienne et surtout avec l’empirisme anglais, que ces critères ont été écartés en bloc par le précepte de la vérification pratique, par l’expérience. Etudiés dans leurs cadres historiques spécifiques, ces principes portent une lumière plus aiguë, plus âpre, sur les mécanismes imaginaires de la projection géographique. Dans la cartographie moderne, les intentions subliminales sont en quelques manière camouflées par l’argumentation scientifique, alors que, dans la cartographie antique et médiévale, on peut les observer à l’œuvre dans leur fonctionnement ingénu, « naturel ».
En effet, pendant longtemps l'art et l'imaginaire ont occupé plus de place dans les cartes que les données proprement géographiques. Les mappemondes du Moyen-Age représentaient les monstres marins bibliques (le Léviathan par exemple), en particulier aux emplacements des mers étrangères. A la même époque les cartographes arabes (par exemple Al Idrîsî au XIIè siècle) situaient le Sud en haut, et le Nord en bas, conformément à leur vision du monde. Ils traçaient le méridien d'origine à côté de La Mecque, ainsi que l'exigeait leur religion. Ils faisaient figurer sur les cartes Jedjoudj et Medjoudj (les Gog et Magog bibliques) qui personnifient aussi les forces du mal pour les musulmans. Ils ne représentaient pas les monstres marins, dont le Coran ne fait pas état (pour plus de détails voir sur Internet : Predag Matvéjevitch, "La cartographie arabe" à l'adresse http://www.geopoetique.net/archipel_fr/institut/cahiers/cah2_pm.html). Au XVIè siècle l'Atlas de Mercator renferme encore des monstres marins, mais l'imaginaire est relégué au second plan. Au XVIIIè siècle les cartographes rationalistes français (Cassini, père et fils) feront preuve dans cette discipline de plus de rigueur et de mesure ; avec eux la carte deviendra laïque.
Le planisphère habituel des français est celui de Mercator, un géographe, mathématicien et cartographe Flamand du XVIè siècle (aujourd'hui souvent présenté dans sa version corrigée par Miller afin de réduire les distorsions dans les zones polaires). Il s'agit d'une "projection cylindrique du globe terrestre sur une surface plane nommée par Gerardus Mercator en 1569. Les parallèles et les méridiens sont des lignes droites et l'inévitable étirement Est-Ouest en dehors de l'équateur est accompagné par un étirement Nord-Sud correspondant, de telle sorte que l'échelle Est-Ouest est partout semblable à l'échelle Nord-Sud. La carte de Mercator ne peut couvrir les pôles : ils seraient infiniment hauts. Il s'agit d'une projection "conforme", c'est-à-dire qu'elle conserve les angles. Toute ligne droite sur une carte de Mercator est une ligne d'azimut constant. Ceci la rend particulièrement utile aux marins, même si le trajet ainsi défini n'est généralement pas sur un grand cercle et n'est donc pas le chemin de plus court. A l'époque des grands voiliers, la durée du voyage était soumise aux éléments, et donc la distance du trajet était moins importante que la direction, surtout parce que la longitude était difficile à calculer précisément. Les cartes traditionnelles inspirées des travaux de Mercator destinées à la navigation ont pour principal défaut de nous donner une idée erronée des surfaces occupées par les différentes régions du monde, et donc des rapports entre les peuples. Quelques exemples. L'Amérique du Sud semble plus petite que le Groenland ; en réalité elle est neuf fois plus grande :17,8 millions de km2 contre 2,1 millions. L'Inde (3,3 millions de km2) semble plus petite que la Scandinavie (1,1 millions de km2). L'Europe (9,7 millions de km2) semble plus étendue que l'Amérique du Sud, pourtant près de deux fois plus grande" (extrait d'un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre).
Au contraire, la projection également rectangulaire de l'historien Arno Peters (qui date seulement de 1974) respecte mieux la superficie relative des continents. Il en ressort notamment une perception différente de l'Afrique, plus vaste que dans la projection de Mercator. De la même façon, l'Amérique latine, sous-estimée dans la projection de Mercator retrouve ses vraies dimensions.
Le monde tel qu'il est représenté sur les planisphères d'inspiration européenne est organisé principalement autour de l'Atlantique, qui fait figure de "mare nostrum", rive américaine d'un côté, européenne de l'autre, deux terres naturellement liées au-delà desquelles s'étendent des confins incertains. Pour les Américains, le cœur du monde c'est leur continent qu'ils placent au milieu de leurs mappemondes, d'un côté l'Atlantique, de l'autre le Pacifique, deux océans au-delà desquels s'ouvrent l'Europe et l'Asie, espaces également lointains.
Les planisphères auxquels nous sommes habitués incarnent un point de vue européocentrique sur le monde. Ils ont en effet des caractéristiques communes qui s'expliquent par la domination que l'Europe a longtemps exercé sur le reste de la planète, mais qui sont aujourd’hui mises à mal par la mondialisation.
Leur examen est révélateur de leur contenu idéologique.
1) L'orientation au Nord.
Implicitement nous vivons sur un monde plat avec un haut et un bas. La convention de placer le nord en haut des cartes a été choisie par les navigateurs et les explorateurs de l'hémisphère Nord, qui utilisaient l'étoile polaire et le compas pour s'orienter. Avec le GPS il n'y a plus aucune raison que les terres du Sud se retrouvent au dessous de celle du Nord. Si une telle orientation au Nord est évidente pour les Européens, elle ne l'est certainement pas pour des Australiens. Or, un planisphère orienté au Sud donnerait une image du monde tout aussi "vraie" que celle à laquelle nous sommes habitués. Aucune raison scientifique ne justifie une orientation au Nord. Par exemple, l'aiguille de la boussole indique tout autant le sud que le nord. Il s'agit en réalité d'un choix de civilisation, qui est sans doute à mettre en relation avec notre façon d'écrire (de haut en bas), au fait qu'il est plus commode de concevoir le monde avec un "haut" et un "bas" (ce qui n'est pas le cas dans l'espace interplanétaire). C'est la raison pour laquelle de l'Antiquité jusqu'au XVII ème siècle les Hommes ont été à la recherche d'un continent austral symétrique de l'hémisphère nord qui lui aurait fait contre-poids (ce fut le cas par exemple des expéditions des français L.-A. de Bougainville ou de J.-F. de Galaup de La Perouse dans la seconde moitié du XVIIIé siècle).
Au passage il convient d'observer que le terme "orienté", qui a pris naissance dans la cartographie de l'époque médiévale, est ambigü. Nous l’utilisons aujourd'hui au sens de "disposé d'une certaine manière par rapport aux points cardinaux" ; or, à l'origine il signifiait "disposé par rapport à l'Orient, à l'est", c'est-à-dire par rapport au "centre du monde" de l’époque, le Proche-Orient, lieu principal de diffusion des civilisations de l’Ancien Monde.
2) Le centrage sur l'Europe.
Historiquement, il apparaît logique que lorsque le monde était centré sur l'Europe il ait été représenté sur un planisphère centré également sur celle-ci. A cet égard il faut se souvenir de la lutte d'influence pour le choix du méridien d'origine qui s'est achevée au XIXème siècle par l'adoption de celui de Greenwich, ce qui marquait la victoire de l'Angleterre, qui à cette époque était la puissance dominante aussi bien en Europe que dans le reste du monde. Jusqu’à la fin du XIXé siècle les planisphères européocentrés sont politiquement justes, ils représentent un monde avec un centre et des marges. C’est cette organisation du monde et ses représentations qui vont être progressivement bouleversées au cours du XXè siècle.
3) L'origine européenne des concepts.
Au fur et à mesure que les Européens découvraient les différentes parties du monde, ils leurs donnaient des dénominations. Nommer le monde n'est pas nouveau puisque les termes Europe et Asie renvoient à l’Antiquité grecque. Ils désignaient dans le monde grec, la rive occidentale et la rive orientale de la mer Egée. Le terme Africa (d’origine romaine) sera choisi ultérieurement pour désignerr le monde au sud de la Méditerranée. Une trilogie européenne centrée sur la Méditerranée sera ainsi mise en place : Est = Asie, Nord = Europe, Sud = Afrique. La découverte du Nouveau Monde obligera à modifier cette grille de lecture. Amérique sera le nom donné à ce nouveau bloc car les Européens l'ont découvert comme tel alors qu'il aurait pu être divisé en deux continents. En 1807, est inventé le terme d’Océanie... qui s'identifie mal au concept de "continent" utilisé jusque là pour désigner les entités majeures. Ce rangement est nécessaire, mais il n’est en rien naturel. Face à la mondialisation, ces grilles de lecture traditionnelles ignorent l'émergence de nouveaux ensembles régionaux, plus nombreux et plus diversifiés que ne l'étaient les anciens "continents".
La revue "Courrier international" a publié en mars 2005 un numéro hors-série de 130 pages intitulé "L'Atlas des Atlas", qui propose une réflexion sur les atlas et sur les représentations cartographiques à travers le monde. La première partie (Visions du monde) présente à titre d'introduction quelques planisphères originaux. L'ouvrage rappelle l'importance des projections en opposant le planisphère de Mercator, dont nous avons indiqué les distorsions de surface, au planisphère de Peters, qui a été introduit en 1974 et qui constitue comme « Une revanche du Sud » en redonnant toute son importance aux pays intertropicaux (cf. M.Hodgson, L'Islam dans l'histoire mondiale, trad. fr. 1998). On peut y voir aussi un planisphère japonais avec une projection de 540° représentant le continent américain deux fois, à l'ouest de l'océan Pacifique et à l'est de l'océan Atlantique, le Japon étant au centre, ainsi qu'un planisphère australien présentant le monde "à l'envers".
Les professeurs d'histoire et de géographie de l'enseignement secondaire peuvent par exemple utiliser ces derniers dans une pédagogie de l'étonnement visant à remettre en cause les représentations habituelles de notre planète, à dévoiler les phénomènes de domination qu'elles traduisent et, ce faisant, à développer l'esprit critique des élèves. D'ailleurs, les professeurs eux-mêmes doivent se méfier de la cartographie des manuels de géographie. Ils peuvent y être aidés par des ouvrages tels que celui édité par le CRDP Champagne Ardennes, intitulé "Les manuels de géographie de l'enseignement secondaire. En comprendre les logiques pour mieux les utiliser" (aller sur le site Internet http : // www.crdp.reims.fr). Une étude dont l'objectif "est de fournir aux enseignants de géographie des clés d'analyse et de décryptage des manuels, afin de mieux les connaître pour mieux les utiliser comme outils d'enseignement-apprentissage... Ces éléments sont organisés en fonction d'un but : instruire des individus, modifier des ressources, produire de nouvelles informations".
La même démarche didactique est aussi applicable dans l'enseignement primaire, au cours du cycle des approfondissements (cycle 3). Après avoir familiarisé les élèves avec l'image de la terre (par exemple en leur faisant colorier sur un planisphère les continents et les mers en différentes couleurs, compléter leurs noms, placer quelques grandes métropoles), il s'agira de leur montrer une autre vision du monde, centrée par exemple sur l'Amérique, la Chine où le pôle Nord.
C'est seulement en procédant de cette façon que l'enseignement de la géographie pourra satisfaire un double objectif :
- d'une part, permettre aux élèves de se construire une vision du monde qui les aidera à comprendre celui-ci, ce qui paraît absolument nécessaire dans une société mondialisée, où les images de la Terre constituent un outil de connaissance et de décision présent dans la vie quotidienne ;
- d'autre part, contribuer à en faire des citoyens "éclairés" en les rendant conscients, par le raisonnement, l'analyse et l'esprit critique, des présupposés idéologiques qui inspirent les planisphères et mappemondes et, plus généralement, les cartes de géographie.
Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que la plupart des français qui sont aujourd'hui adultes n'ont jamais bénéficié d'un enseignement en géographie ou en histoire mettant en évidence la diversité des planisphères et leurs fondements idéologiques.
C'est la raison pour laquelle il faut féliciter la chaîne de télévision ARTE qui diffuse depuis une quinzaine d'années une émission hebdomadaire intitulée "Le dessous des cartes", présentée par Jean Christophe Victor. Cette émission repose sur trois principes fondamentaux: chercher derrière les événements les explications de fond, informer mais aussi expliquer, en ayant aussi recours à l'histoire, enfin respecter celui dont on parle et celui à qui on s'adresse, ce qui suppose entrer dans la logique de l'autre et remettre en cause nos propres idées.
Sur Internet, si vous vous intéressez aux mappemondes, allez sur le site www.lebail-weissert.com. Vous pourrez y voir par exemple la mappemonde de Charles de Saint-Albin (1739) qui est une projection de la terre centrée sur Paris. Sur ce même site vous trouverez également la mappemonde de Nicolas Bailleul (1750) qui figure parmi les plus spectaculaires et les plus rares de la seconde moitié du dix-huitième siècle.
Autres adresses utiles pour trouver sur Internet des planisphères et mappemondes :
- http ://www.transnationale.org/carte/mappemonde.htm ;
- http : //www.quid.fr/cartes/planisphere.html ;
- http : //www.universalis-edu.com/doc/atlas/Pages.Continents/Normal/At000217.htm ;
- http://www.loeb-larocque.com/2003/8.html.
En ce qui concerne les livres on peut citer l'ouvrage de Françoise Minelle "Représenter le monde", aux éditions Presses Pocket - Cité des Sciences et de l’Industrie - collection Explora, 1998.
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